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Elie MILREUC

L’HERITAGE

A trente ans, normalement, on est casé, on travaille. Pas moi. Je suis célibataire, intermittent, intérimaire. Un peu dépressif aussi. Pas très glorieux, mais, c’est l’époque. La famille s’inquiète pour moi, avant le foie gras. Ils me voudraient papa, marié, propriétaire, endetté. Ils rabâchent : « A ton âge, quand même !». Ils n’ont rien compris.
De son vivant, c’est Papi Marcel qui s’y collait. Après la buche, il était père noël. Vers onze heures, il s’étirait et, en se tenant les reins, disait en baillant : « Bon, je me fais vieux, je vais me coucher. Bonsoir la compagnie». Cinq minutes après, la sentence tombait : « Allez zou les gamins, au lit. Dans dix minutes, on doit entendre les mouches voler. » Pauvres bêtes, elles séchaient au bas des rideaux. Pendant l’apéro, on les shootait, comme des billes, le majeur replié sur la pulpe du pouce. Tchaqqq ! Déjà, mamie en avait marre du ménage.

Ils m’ont dit – C’est ton tour maintenant, qui veux tu qui le fasse ? ». Dix ans que je remplace papi, dans un manteau trop large, qui tombe en miettes et pue la naphtaline. A vomir ! Dehors, il fait un froid à crever. La moyenne montagne, c’est terrible pour ça. Humide et froid. Quelle galère !

Toujours le même scénario. Je frappe, j’insiste. Mamie vient ouvrir. D’une voix de vieillard, je roule les « r » comme un auvergnat russe. Je demande « La famille Dourrrand, c’est bien ici ? ». Avant d’entrer, je crie aux rennes de ne pas bouger. Mamie répond « Oui, oui, c’est ici, entrez père noël ». J’interroge « Les enfants ont-ils été sages ? », en détachant chaque syllabe. On dirait le Pape, bredouillant son message, place St Pierre. Les parents répondent, en cœur « Oh oui père noël». Je reprends : « Les enfants sont couchés ?». Les parents se regardent. Silence. Qui va aller vérifier ? Pas mamie, elle a mal aux jambes, elle le dit, – J’en fais assez comme ça !- Leurs yeux parlent – Ah non, l’an dernier c’était moi, vas-y toi, pffff, sale con, connasse toi-même. Tino fredonne – C’est la belle nuit de Noël … – Aline, ma sœur se dévoue, maman du plus jeune, Pablo, six ans. Elle dit – C’est nul ! -, puis – C’est bon père noël, ils dorment – Elle murmure un «CHUT » exagéré, comme nos tantes, avant elle.
Je me souviens. Accroupis, on attendait dans la chambre, la porte entrebâillée, Sylvie, l’ainée, devant, et nous, derrière, rangés par taille. Moi au milieu, les mains sur les épaules de Fred. Fred, le cousin adopté. Fred, lui aussi presque marié. Avec un Jean-Paul venu de Paris. Mon Fred, tu ne sauras jamais.
En bas, tout est pareil. Tout ! Je les regarde gesticuler. Les mêmes phrases – mamie, où sont vos chaussons ?-, les rires énervés, les paquets posés, repris, posés plus loin –Mais non, celui-là, c’est pour Patrick !-.

C’est fini. Envie d’être seul. J’élève la voix : « A l’année prouchaine, merci pour les choucoulats ! ».

Je regarde les étoiles. Quelques pas dehors, je souffle. Ça caille. Un bruit. La porte s’ouvre, puis se referme. Vite, un vœu.

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