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IroiseRLevy

Au Rêve

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J’ai mes petites habitudes. Ces grandes pelouses souffreteuses me voient souvent débarquer le soir après les cours. On a de l’espace. C’est rare l’espace à Paris. Un semblant d’horizon, de perspective.
Il fait frais et doux, et le ballet incessant des voitures m’hypnotise doucement. Ou alors est-ce parce que j’ai déjà bien fumé ? L’air est soyeux et ma peau se laisse mordiller par ce soleil de fin de journée. La brûlure âpre du shit me raye la gorge, et mes muscles se délassent lentement, le THC fait ce qu’on lui demande, sans heurt, et les Temptations rythment mon cerveau, remontant en silence le long du fil de mon iPhone. Juste une ligne de basse en fond, sourde, langoureuse. C’est dommage que jamais je n’arrive à lâcher ce fond de rage parce que là, tout de suite, maintenant, il se pourrait que je me sente bien. On plaisante tranquillement. Alex est drôle, Thomas est doux. Je me surprends même à apprécier la conversation, à laisser les gestes de tendresse de Thomas atteindre leur but. Ce genre de moment me ferait presque croire à la possibilité de vivre. Et pourtant elle est toujours là, tapie dans une des circonvolutions de mon cerveau.

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Tiens, au bout de la pelouse, il y a un groupe de beaux gosses. Des footeux. Il y en a un qui est vraiment pas mal, dis donc, ça lui va bien d’être torse nu. Je crois bien qu’il m’observe, ou alors c’est l’effet du pétard. Il s’approche. Je lui rends son sourire. Thomas a remarqué, je vois bien que ça l’énerve. Il est pas mal, un peu sauvage, les épaules légèrement tombantes, une peau dorée faite pour des mains agiles. Thomas commence à avoir le visage qui s’empourpre et mes doigts se mettent à me picoter. Je ne peux réprimer un sourire. Sa voix est rauque et profonde quand il s’adresse à Alex pour lui demander si son frère n’a pas fait les Arts Déco ! Dans un réflexe assez jouissif, je lui tends le joint qu’il attrape du bout des doigts. Thomas frise l’apoplexie quand je commence à en rouler un autre. Avant que je ne commence à effriter le shit, le beau gosse sort de sa poche un sachet d’herbe et me le tend sans un mot. Un échange de sourires zèbre l’air d’une tension palpable. Je ne sais pas où il se fournit mais c’est de l’agriculture bio où je ne m’y connais pas. Le silence s’évapore avec les secondes de cette soirée, qui commence enfin à devenir intéressante. Je n’ai même pas pensé à elle depuis au moins cinq minutes.

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Ça fait un moment qu’on fume, le temps se délite et court le long de mes jambes. La conversation continue de suivre notre ronde, quand je me redresse, pour me dégourdir le cerveau. Je sens son corps sécher à côté de moi. Je lui retire des lèvres le joint qu’il vient à peine de récupérer d’Alex, alors que je ne me suis même pas remise de son précédent passage. « Ne sois pas si impatiente. » me dit-il en le récupérant d’entre mes doigts, avant que je n’aie pu en tirer la moindre latte.
« Approche. » Il tire une puissante taffe, me passe le bras autour du cou jusqu’à ce que son visage soit à quelques centimètres du mien et expire lentement la fumée pour que je l’inspire à mon tour, nos lèvres prêtes à se toucher. La fumée passe de sa bouche à la mienne, comme un lien ténu et vaporeux. J’aspire son âme avec jubilation et sa puissance décuple celle du THC qui pénètre toutes les alvéoles de mes poumons dans une douce brûlure. Quand mes entrailles sont pleines des siennes, j’entrouvre les yeux, en apnée, et nos regards se mélangent. Mon cerveau manque d’exploser et je dois me retenir au sol quand j’expulse les volutes du fin fond de ma poitrine.
Un long silence s’envole avec la bouffée qui s’échappe de mon sourire soudain carnassier quand Gaël lance à la cantonade « À qui le tour ? » Pas de réponse.

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Merde, les flics, on ne les a pas vus arriver ceux-là. Un vent de panique s’engouffre dans notre ronde quand Gaël m’arrache le joint des mains et l’écrase dans l’herbe. Je le vois sortir de sa chaussette le petit paquet d’herbe et le laisser tomber discrètement à ses pieds. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, les flics sont sur nous. Ils devaient nous observer depuis un moment à regarder l’incandescence tourner en rond dans la pénombre. Gaël se penche à mon oreille et me murmure « Il n’y a pas de femme avec eux, ils n’ont pas le droit de te fouiller ».
Un des deux flics fait lever Alex. Eh merde, il lui restait un bout dans sa veste. Thomas, lui quel abruti, a gardé un joint allumé entre ses doigts. « Merci jeune homme » dit le flic en le lui retirant des mains. Le deuxième porte-flingue fouille Gaël. « Allez, les gars, il n’y a pas mort d’homme » dit-il. « Détention de substances illicites, jeune homme. Une petite nuit au poste ne leur fera pas de mal » répond le bleuet, se croyant dans un mauvais épisode de Navarro – il y en a des bons ?

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Un lourd silence tombe sur la pelouse en même temps que la chaleur de la journée. Étrangement, même la circulation semble s’être tarie. Un moment comme suspendu. Fragile.
« Nous voilà donc seuls. »
« Ça n’a pas l’air de te rassurer. Ce n’est pas ce que tu voulais ? »
« Tu es bien sûre de toi, dis donc. »
« Pas toi ? »
Silence.
« Tu n’as pas faim ? »
« Tu me proposes quoi ? »
Il sourit gentiment et me demande de le suivre. OK, au point où j’en suis, sombrons encore un peu plus.
Il sort son iPhone pour chercher le sachet d’herbe à la lueur de l’écran. Je fais un collage en marchant vers la Seine et son visage file devant mes yeux. Comme toujours, quand mon âme s’assoupit, son ombre vient me griffer le cerveau.
« C’est quoi ce regard ? »
« T’occupe, fais moi un filtre. »
« Pourquoi cette petite a-t-elle les yeux si tristes ? » dit-il en me glissant derrière l’oreille le petit carton qu’il vient de rouler entre ses doigts, ses yeux dans les miens pendant de bien trop longues secondes à mon goût.

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De quoi j’ai envie, là assise sur mon banc face à la Seine, à rouler un énième joint. Que la nuit jamais ne s’arrête ? Peut-être juste que ce frisson dure, que tout le reste s’évapore, une bonne fois pour toutes, et sombrer.
« Tu es bien pensive. » Son pouce glisse le long de mes cernes pour effacer mes larmes.
Ma poche vibre. Thomas. Je laisse frissonner mon portable dans le creux de ma main jusqu’à ce qu’il se résigne. Faire souffrir quelqu’un d’autre que moi. Il s’en remettra, je me suis remise de bien pire.
« Les larmes ne siéent pas à de si jolis yeux. »
« Tu parles de moi ? »
« Non, du pape. » Ça y est, je crois que je l’énerve. L’idylle n’aura pas duré bien longtemps.
« Ça t’arrive souvent de passer la nuit avec un inconnu ? » continue-t-il.
« Pourquoi, on va passer la nuit ensemble ? Première nouvelle ». Vraiment indigeste ce clown.
« J’ai soif. » C’est vrai que j’ai soif.
« Ne bouge pas. » dit-il en se levant pour avaler les escaliers remontant vers les quais et disparaître derrière le muret de pierre.

Quelle effroyable solitude d’un coup, moi et mon joint, et ce poids énorme sur les épaules, qui m’écrase et m’enfonce. D’un coup, j’ai chaud, j’étouffe, je n’arrive plus à respirer. Ma poitrine ne veut plus m’obéir, paralysée. Ma tête bourdonne, mes épaules me font mal, son visage me hante. Il faut que je respire, que je marche, que je parte. Je n’ai rien à faire ici. C’est absurde, je m’attendais à quoi ? Elle sera toujours là, à me pourrir la vie.
« Eh, tu vas où ma belle ? Ça va ? » Me stoppant dans ma fuite, Gaël me tend un verre. « T’es toute blanche, t’as vu un fantôme ou quoi ? »
« Tu ne crois pas si bien dire… »
« ? »
« Merci. » dis-je en prenant le gobelet en plastique. Du rosé. Bof.
« Tu devrais peut-être y aller mollo jeune fille. » dit-il en me prenant le joint épuisé des doigts, qui finit sa course dans la Seine dans un pschitt de soda éventé.

La conversation entre nous est comme assourdie. On ne se parle pas. On s’entrechoque.

Merde, je vibre à nouveau. Thomas. Il n’a pas d’amis ou quoi ? Gaël m’observe ranger mon portable.
« Ce n’est pas ton mec qui est au commissariat ? »
« Si. »
« Tu ne réponds pas ? »
« Pour lui dire quoi ? Que je suis en train de boire du rosé à onze heures du soir avec un illustre inconnu, à qui je meurs d’envie de mordre la lèvre inférieure pendant que lui tourne en rond en cellule de dégrisement ? »
« Effectivement, il ne vaut peut-être mieux pas que tu décroches. »

Le silence reprend.

On marche jusqu’à l’île Saint Louis en longeant les quais de Seine. On remonte vers la rue. Gaël va commander deux sandwichs au bar — rosette pour moi, j’adore les sandwichs saucisson — et deux verres de rouge, à emporter dans de grands gobelets. Dîner de cinéma, assis sur le trottoir d’un pont piéton en regardant un mime faire son numéro aux touristes.
« Ta mère ne t’a jamais dit de te méfier des étrangers. »
« Ma mère me croit avec le gendre idéal, rappelle-toi. »
« Qui est accessoirement au poste pour le reste de sa nuit, rappelle-toi. Et ton père ? »
« Parti en fumé. »
« ? »
« Laisse tomber. »
« Des frères et sœurs ? »
« Tu veux mon arbre généalogique ou quoi ? »
Je l’ai senti se crisper devant mon agressivité. Mais c’est quoi ces questions à la con. Il croit que je cherche un psy. Je veux surtout oublier, me dissoudre, me désincarner.
Il m’enlève le bout de shit que je commence à effriter nerveusement pour me tendre son sachet. « Arrête de te déchirer avec cette merde. » murmure-t-il.

Le mime s’approche de nous et me prend doucement la main. Je me laisse faire comme hypnotisée, Gaël me sourit et acquiesce quand Marcel lui demande d’un geste la permission. Il me fait alors tournoyer au rythme lent d’une musique silencieuse, esquissant quelques pas de danse sur le pont, dans un ballet de poupée de chiffon. Les touristes sont ravis et nous mitraillent. Je me laisse emporter par les volutes qu’imprime en moi ce cavalier improbable au visage comme blanchi à la chaux, croisant le regard de Gaël au détour de mes rondes.
Le mime me repose avec délicatesse à ses côtés, quelques applaudissements crépitent, révérence d’un autre temps. Fin. Woddy Allen aurait adoré.

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Je suis vidée, lourde comme une pierre sur le bitume tiède. Reprends machinalement le joint que Gaël me tend, souriant, le regard fixé au loin. C’est quoi cette mélancolie qui me noie à longueur de journée, quand je ris, quand je pleure, quand je pense, quand je rêve, elle est toujours là comme une présence douloureuse et vitale.

« J’ai rendez-vous au Batofar, tu m’accompagnes ? »

Arrivés devant la fameuse coque de noix, on finit notre joint sur un banc, comme deux condamnés. Condamnés à quoi ? C’est vraiment un bateau en fait, avec un gros phare dessus. On descend dans les coursives en acier éclairées de rouge sang par des appliques de bateau. Logique. La musique fait frémir les parois de métal et remonte le long du dos dans un frisson glacé. Les couloirs sont juste étroits pour favoriser les corps à corps et tendre l’atmosphère. Plus on s’enfonce, plus je sens la main de Gaël broyer la mienne. On passe une salle plus grande où des gens dansent dans la pénombre zébrée de lumières.
Gaël me lâche la main en s’approchant du comptoir pour me présenter Fred et Jules et un certain Chris qui me propose un tabouret et me demande ce que je veux. « Mojito ? ». Le barman s’exécute.
La morsure du rhum me fait frémir et mon corps gémit lentement.

Gaël danse au loin et me fait signe de le rejoindre. Je soulève mon verre en guise de négation. Je trinque avec Chris qui m’explique la petite bande. Depuis le lycée. Là-bas c’est machin. Et la petite brune s’appelle. Elle est avec. Son père est pote avec le mien. Fac de maths. Il est gentil, je ne l’écoute pas trop, la musique est lancinante comme une logorrhée africaine qui me fait frissonner.
Je siffle mon verre cul sec et le choque contre celui de Chris avant de sauter de mon tabouret pour aller danser.
Ne penser à rien, laisser mon corps pour une fois diriger mon esprit, penser à vivre et ne pas vivre pour penser, se laisser couler. Les basses résonnent dans mes os et ma carcasse s’épanouit lentement.

Je ne sais pas depuis combien de temps je danse mais Gaël revient du bar – il était parti ? – me dire à moi et à Chris – il est venu danser ? – qu’ils vont fumer sur le pont. « Allez. » Et je me dirige vers les coursives sans l’attendre. Le pincement de la nuit sèche la sueur de mes épaules en quelques secondes.
« Elles ne fument pas vos copines ? »
« Lise non, et… est enceinte. »
Enceinte ? Mais comment peut-on encore avoir envie d’offrir ce monde à un enfant ?
Gaël dans mon dos m’attrape par la taille, pour passer son autre bras au-dessus des épaules et me prendre le joint des lèvres. « Hep, hep, hep, jeune fille, fais tourner. »
Là, maintenant, je suis bien. Le pont vibre sous les assauts de la musique, le rhum lisse mes veines et mes fantômes errent dans la nuit à ma recherche.
Mais tout d’un coup, j’ai le vertige. La tête me tourne et me brûle. Reculer, faire quelques pas en arrière, fuir, ne pas se retourner.
Prendre le joint des lèvres de Fred, en tirer une longue bouffée brûlante et douloureuse. Je m’arrache des bras de Gaël, lui effleure les lèvres des miennes et quitte le pont sans un mot.

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Les coursives filent autour de moi. La musique est bonne, j’ai chaud, les éclats de lumière lèchent les poutres d’acier et Gaël vient se coller à moi. Chris me sourit et je sens dans le creux de mes reins le désir de Gaël grandir et frémir sous les à-coups de la musique qui me prend par les épaules.
La foule, la pénombre, la musique obsédante, la chaleur. J’aime cette solitude au cœur de la foule. Mon corps exprime ce que mon cœur rejette, ce qui l’empoisonne. Je laisse libre cours à ma rage et mon sadisme, glisse mes mains sous le T-Shirt de Gaël. M’échapper des siennes. Lui refuser ce que je lui exhibe. Allumer les mèches qui dansent autour de moi pour ensuite les moucher du bout du doigt. Le pincement de la brûlure. Gaël est bon joueur. Il maîtrise parfaitement les lois du mercure. Faire monter la pression. Son bras autour de ma taille me plaque d’un coup contre son torse et sa cuisse glissée entre mes jambes imprime à mes hanches une ondulation jouissive. Je lui refuse ma bouche. Trop tôt. Parce qu’après ce sera trop tard. Elle est encore là, je la sens, je la devine, elle m’observe. Mon brasier n’a pas encore atteint l’enfer. La pyrolyse n’a pas eu lieu. Il faut qu’elle soit réduite en cendre avant. Ma fureur continue de croître. Je me ferais presque peur. Face à moi, Gaël m’attrape les yeux et me glisse sa main dans.
Mais ça ne peut pas être lui, il est là, devant moi. Quel est le connard qui ? Une vague de haine me monte les larmes au ras des cils, je vois Gaël qui m’interroge du regard, sentant que quelque chose se passe. Quel est l’abruti qui ose ? Ce débile complètement défoncé me sourit en passant sa langue sur ses lèvres d’un geste obscène. Je vais me le faire celui-là, lui hurle dessus en m’approchant jusqu’à être à quelques centimètres de son haleine fétide. Électrisé par je-ne-sais-quoi, le pauvre gars de plus en plus surexcité en remet une couche en se croyant autorisé à me peloter les seins pendant que je lui crache au visage toute ma violence et ma haine. La rage me perce les tympans quand je l’entends hurler « Allez viens, petite, tu m’as l’air chaude comme une baraque à frites. ». Et le coup est parti tout seul, je me suis vue lui décrocher une droite qui a dû lui fracasser les dents autant qu’elle m’a sûrement brisé toutes mes phalanges et rugir « QUI EST-CE QUI T’A AUTORISÉ CONNARD ? ». La rage m’aveugle dans une souffrance inhumaine et le deuxième coup part violemment lui éclater la mâchoire. Je l’aurais massacré si Gaël ne m’avait pas ceinturé. La douleur me retourne les entrailles, et la haine me coule entre les doigts. Merde je me suis ouvert la main.
Mais quel connard celui-là, il s’imbibe à n’en plus pouvoir, s’amène avec sa bite et son couteau, et se croit autorisé à la planter où bon lui semble. C’est moi qui décide, bordel !
Je ne me rends même plus compte que je continue de vociférer et de me débattre dans les bras de Gaël, qui m’attrape le visage à pleines mains, m’intimant l’ordre de me calmer…
D’un coup, toute ma haine me retombe dessus pour m’étouffer comme le sang d’un boxeur dans sa bouche et mes yeux rattrapent la réalité. Tout le monde danse autour de moi, peu de gens se sont rendu compte. Chris me dit un truc du genre « Viens mettre ta main dans la glace. » en me tirant par le poignet. J’ai mal. Je suis si fatiguée tout d’un coup. Je me rapproche du bar. Ma main pisse le sang. Le barman me tend un seau à champagne plein de glace. « Dites donc, faut pas vous emmerder vous » rigole-t-il, comme pour me rassurer.
Mon corps est secoué de spasmes douloureux, la haine encore au fond de la bouche. Mais comme ça fait du bien de laisser sa rage animale sortir ! Le goût du sang.
Je souris en regardant les glaçons rosirent. « Mais qu’est-ce qui t’as pris sérieux ? », Gaël me sort la main du Moët et Chandon. « T’es pas mal amochée quand même. Vous avez une trousse à pharmacie quelque part ? » Le barman répond qu’il y a tout ce qu’il faut derrière les vestiaires et me tend un mojito « Tiens, boit ça Tyson, ça va calmer un peu la douleur. »

On se dirige vers l’entrée, traversant la foule dansante, ma main douloureuse dans celle de Gaël. L’ombre de cette horde déchaînée mange les parois de la coque de noix dans laquelle je suis en train de couler à pic.
Derrière les vestiaires, une fille beaucoup trop fardée, mâchant avec ennui son chewing-gum, nous indique d’un geste las ladite armoire, avec le drapeau suisse dessus. Gaël me soulève comme une marionnette pour m’asseoir sur le bureau et sort de la trousse une bouteille d’alcool. Merde ça brûle. Des strips, quelques compresses, du sparadrap. On dirait qu’il a fait ça toute sa vie. Avant que ses lèvres n’atteignent les miennes, Chris apparaît dans l’encoignure de la porte « Un petit pétard après toutes ces émotions ? »

L’air frais me fait du bien. Je m’affale par terre, adossée au bastingage.
« Mais qu’est-ce qu’il t’a fait pour te mettre dans un état pareil ? » me demande Gaël.
« Juste mis sa main dans mon jean, entre autres. » dis-je en attrapant le joint, « ce n’est pas de lui que j’attendais que ça vienne, franchement. ». Relent de haine désagréable au fond de la bouche. Chris manque de s’étouffer avec sa taffe, et je souris au ciel noir de jais.
Le silence vibre sous les à-coups assourdis de la musique emprisonnée dans la carène.

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« On va manger un truc chez nous ? » proposent Fred et Jules qui semblent habiter juste en face sur les quais. J’avance comme un zombie, la présence de Gaël derrière moi me lestant comme pour me faire couler encore plus profondément.

L’appartement est assez minimaliste. Le salon offre un vieux canapé usé jusqu’à la corde face à une table basse d’un style assez indéfinissable. Une énorme poutre balafre la pièce de tout son long, comme le charme discret d’une fine cicatrice ponctuant d’un trait d’épiderme la noirceur d’un sourcil. Seul autre meuble, une table bringuebalante à l’entrée de la cuisine, faisant office de table de salle à manger autant que de bureau et de vide-poches. Au fond, une chambre, semble-t-il. Au-dessus de laquelle grimpe un escalier de bois pentu, menant à une mezzanine. Gaël met de la musique. Un murmure de bossa. Les choses paraissent rentrer dans l’ordre. J’arrive même à penser à elle avec sérénité et tristesse. Je m’apaise un peu, enfin.
Chris allume une Playstation d’un autre âge. Et l’iconique Streetfighter. La discussion sautille entre nous. Pour atterrir sur les pelouses de l’avenue de Breteuil. Les flics. Le pont Saint-Louis. Mon désintérêt total envers le sort de Tom et Alex surprend quelque peu.
Merde mon portable bipe, il va bientôt rendre l’âme.
Jules m’indique son chargeur dans la chambre du fond. Je m’arrache du canapé et commence à fouiller le bureau. Mon Dieu mais c’est Kaboul ici.
« Tu trouves ? » Je sursaute. Gaël est adossé au chambranle de la porte. D’un coup, le temps suspend son méticuleux travail de sape.
À tâtons, nos mains se croisent sur le bureau, et d’un coup mon rythme cardiaque s’accélère et ma violence remonte. C’est pénible Gaël, je suis fatiguée, je n’en supporterai pas plus. Juste prendre ton visage entre mes mains dans une douleur terrible. J’avais oublié. Ma main. Enfin nos dents s’entrechoquent dans la violence de nos bouches impatientes. Enfin ses lèvres contre les miennes, enfin sa langue épaisse et chaude. Et tout s’emballe d’un coup dans ma tête, dans la chambre, comme un lâcher de barrage pour évacuer un trop-plein. Il ferme la porte d’un coup de talon, on se bouscule, on se mord, on se dévore dans un tourbillon qui manque de faire exploser mon crâne. Ses mains courent sur mon corps, avides et brûlantes quand elles cherchent à tâtons à déboutonner mon jean. C’est une fermeture éclair ! Ses muscles roulent sous mes doigts, le désir me ronge et le griffe, je n’ai jamais autant eu envie de quelqu’un, c’est une douleur insoutenable, un mélange de haine et de jouissance inassouvie.

« Sérieux Noé, c’est n’importe quoi cette soirée. » me dit-il dans le creux de mes yeux et la rage me reprend et me dévaste quand je lui arrache sa ceinture.
Une décharge me prend les reins, violemment, pendant que je me débats avec mes converses. Est-ce possible d’avoir aussi mal dans mon âme et d’être aussi bien dans mes entrailles, est-ce possible que l’amour soit si violent, que ma rage contre lui ne cherche qu’à le faire rester en moi, encore et encore, pour que ma douleur grandisse et m’apaise ? Tout cela ressemble étrangement à un combat, qui me vide et me réduit en cendres dans un plaisir inhumain. Éviter mes yeux, éviter mes larmes, juste prendre mon corps, dans mon dos, nos mains enlacées sur la peinture froide, sa bouche dans le creux de ma panique, son souffle dans mon oreille, le préservatif à peine ouvert tombant au sol dans un renoncement total face à la violence de nos corps et de nos âmes.

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Je ne sais pas combien de temps nous avons fait l’amour avec exaltation, là, debout, impatiemment et violemment. Je sens Gaël reprendre son souffle, sa sueur coulant entre mes omoplates. Me dépêtrer de son corps, tout d’un coup si lourd et étouffant. Respirer, reprendre mes esprits, me libérer de lui dans une brûlure violente. Je ne peux m’empêcher de le repousser, d’un geste d’agacement complètement antinomique avec mon bien-être à cet instant. « Je vais prendre une douche. » Ne pas croiser son regard, fuir et brûler ma peau sous l’eau si dure d’une salle de bains anonyme.

Dans la buée qui s’échappe de la cabine de douche, mon corps repu n’est absolument pas raccord avec mon esprit encore et toujours plein de rage. Ma fureur n’est que plus grande maintenant et j’étouffe de ne pouvoir retenir son odeur sur mon corps meurtri. D’un coup une terreur douloureuse m’arrache le cœur, me broie le cerveau, et je hurle en silence dans ce réduit capitonné, sans issue, ni solution, rien que les larmes violentes qui me lacèrent le visage. Alors je me laisse pleurer à m’en faire péter les tympans, à genoux sur le carrelage fumant.

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Reprendre mon souffle, lentement, me rhabiller, les rejoindre, comme si de rien n’était. Ça n’a jamais rien changé de toute façon. Ils sont là tous les trois, dans les premières lueurs du jour, autour de la table. Quand je passe la porte, Fred et Jules semblent d’un coup savoir lire l’avenir dans le marc de café. Gaël, encore torse nu, me sourit, lui, ce qui a le don de m’horripiler.
« Tu prends quoi ? Thé ou café ? »
« Il est quelle heure ? »
« 6 h 30 » me répond-il après un instant d’hésitation, comme refroidi par ma question.
« Café noir. » Un silence plombé envahit la pièce.

L’empreinte de Gaël en moi me dévaste, comme une présence violente, comme la douleur fantôme des amputés. Ce grand vide dans mes entrailles n’a fait que grandir, et le café y coule lentement dans un écho qui résonne dans mon crâne. Gaël me fixe, du bout de la table, l’ambiance est étrange, comme l’atmosphère chargée d’un ciel juste avant l’orage. Mais que m’arrive-t-il ? Je suis là, à fumer une cigarette devant mon café avec trois mecs que je ne connaissais pas il y a encore vingt-quatre heures, après m’être battue à mains nues en boîte, avoir fumé l’équivalent d’un champ afghan et fait l’amour sauvagement avec le gars au bout de la table, et je suis encore pleine de haine. Mais que faut-il que je fasse pour que tout s’arrête ? Je repose ma tasse sur la table en mettant les pieds sur la chaise à côté de moi, ne pouvant m’empêcher de lancer méchamment : « Allez les gars, ne soyez pas si gênés, ce n’est sûrement pas la première fois qu’il vous ramène une fille de boîte. » Dans un éclat de colère, Gaël balance un grand coup de pied dans la chaise sur laquelle je m’appuie, manquant de me faire tomber. « Putain, mets pas tes pompes sur la chaise, tu te crois où, bordel ! » éructe-t-il en se levant, rageur. C’est la première fois qu’il hausse la voix.

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Fred vient de s’asseoir doucement à côté de moi et me prend le CD des mains pour rouler à ma place, en silence. La première bouffée coule dans mes veines. Arrêter ses tambours dans ma tête, étouffer ma rage. Mais ça ne passe pas, ça ne s’arrête pas, ça ne s’arrête jamais, jamais. Partir, vite. Et ma main qui recommence à me lancer, le pansement à moitié arraché. « Vous n’auriez pas du sparadrap par hasard ? » Jules m’indique la petite boîte en haut de l’étagère de la chambre du fond. Refaire mon pansement et partir.
« Tu trouves ? »
Gaël. L’expression sur ton visage a changé.

Il est si puissant quand il me soulève par la taille en laissant glisser mon jean à terre pour que mes jambes l’enlacent, si doux quand il me transperce du regard pour se dissoudre en moi.
« Arrête de te battre contre tes fantômes. » me dit-il dans un soupir de plaisir.
Il est là, si vivant, et moi je pleure ; et plus il récupère mes larmes du bout de sa langue, plus je pleure, plus notre désir monte par vagues successives, plus le sel coule sur mon visage, sans douleur, comme une pluie d’été qui soulage, et perle nos lèvres dans un pétillement d’eau de Seltz. Mes mains parcourent la soie de ses bras, le sparadrap accrochant ce corset musculeux qui me maintient en vie.
Des flashs assaillent mon cerveau, mes fantômes se tordent dans notre brasier, tentant de remonter le courant, et je m’accroche à cet homme comme pour ne pas couler à pic, pour ne pas sombrer, pour ne pas m’évaporer. Je l’implore désespérément dans un dernier souffle quand il me soulève d’un assaut violent pour me manipuler comme une marionnette désarticulée et étendre mon corps sur les draps encore vierges de nos humeurs de la nuit. Ma tête bourdonne, et mon corps ruisselant n’est plus qu’un immense champ de ruine sous ses va-et-vient désespérés de me garder en vie encore quelques instants. Encore quelques secondes de fulgurance pure avant que tout ne s’arrête, définitivement.

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Mon corps est douloureux, courbatu, quand je me relève en silence. Il me regarde m’habiller en faisant courir son index entre mes reins. La pièce est empreinte d’un silence assourdissant, les voix dans ma tête reprennent leur logorrhée lancinante, j’ai du mal à lacer ces putains de Converse, ma main me brûle, ma tête bourdonne, mes entrailles se crispent et mon corps suinte. Je me lève en laissant mourir ma main dans ses cheveux une dernière fois, pour la première fois, et je l’entends se glisser dans son jean quand je quitte la pièce.
À quelques centimètres de la clenche, Gaël me rattrape du bout des doigts, nu pied dans son 501 sur le carrelage froid, me prend ma main valide pour y inscrire au creux de ma ligne de vie, au bic cristal, son numéro de portable. Mon bras retombe, ballant, et mon regard noyé croise le sien une dernière fois quand il glisse le bic derrière son oreille et que je claque la porte.
L’escalier m’expulse sur les quais de la Seine comme un évier qui se vide dans un tourbillon bruyant. La lumière crue du soleil me brûle les yeux et me mord le cerveau. Retourner à la fac, retrouver l’écho de la verrière, me jeter dans l’arène, me fondre dans la masse, mouvante, gluante, passer la porte, passer mes examens, passer l’internat, passer l’entretien, passer devant le maire… Il faut toujours passer devant quelqu’un. Passer, ne faire que passer, avancer, sans se retourner pour ne pas s’effriter. Ne pas disparaître, ne pas se dissoudre, ne pas sombrer, survivre et pourquoi, vivre.
Ma main me lance, laquelle, je ne sais plus trop. Le bus lèche les façades avec méthode pour me rejeter sur le trottoir dans un sursaut, comme on se libère d’une aigreur d’estomac. Me mêler à la foule, monter les monumentaux escaliers, trouver l’amphi numéro trois, me glisser parmi les retardataires. Thomas me sourit, là-bas, en haut. Je l’avais oublié celui-là. Ils ne les ont pas gardés longtemps.
« T’as passé une bonne soirée, pendant qu’on croupissait en cellule ? » me demande Alex. Je ne suis pas sûre de savoir quoi lui répondre. « J’ai essayé de te joindre toute la nuit. » Je sais que ce n’est pas vrai Alex, tu ne fais jamais ça. Et tu sais que je le sais. « Alors vous avez couché ensemble. T’es contente ? »
« Je suis fatiguée Alex, ne m’emmerde pas, s’il te plaît. » Ma voix est douce. Ça me surprend moi-même.
« Noé, ça va ? » me demande-t-il tout d’un coup inquiet.
L’empreinte du bic dans le creux de ma main me titille. Alex m’ouvre les doigts pour y lire l’inscription, passe lentement son doigt dessus et me dit : « Peut-être faudrait-il que tu le gardes celui-là pour une fois. Non ? »
« Tu crois ? » dis-je dans un souffle presque inaudible. Après de longues minutes d’hésitation, j’enregistre le numéro avant qu’il ne disparaisse, repoussant à plus tard la décision de l’utiliser ou non. Je suis si épuisée que je pourrais m’endormir à même cette paillasse en bois. La vibration de mon portable m’en empêche.
Mon cœur tout d’un coup vient de s’arrêter.

Aujourd’hui 6 h 30 – Message de : Maman
Ce matin ta sœur s’est suicidée.

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