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EmilieC

Derrière la porte

Un jour

Ça fait deux heures que je suis enfermée dans ma chambre à cause de Bernie. Comment ne pas être en colère contre lui ? Je ne peux pas ressembler aux autres filles de mon âge. Il me dit tout le temps ce que je dois faire. Il m’incite à parler de tout cela à mes parents. Je refuse. Dès que je l’écoute, il m’arrive des ennuis. Aujourd’hui, mes parents m’ont consignée quatre heures dans ma chambre. Il me reste encore deux heures. J’étouffe. Je me sens si seule. Bernie n’est pas comme les autres. Il dit que sa place est auprès de moi. Il m’aime bien. D’ailleurs, il m’appelle souvent « mon autre ». Je déteste ça.
Lui et moi, nous nous connaissons depuis mon enfance. J’ai grandi. Bernie, lui, semble figé dans le temps.

Pourquoi j’ai décidé d’écrire et d’ouvrir ce journal laissé à l’abandon ? Pourquoi aujourd’hui ? Parce que je pense simplement qu’il est temps.

Je décide de coller mon oreille contre le mur histoire de combattre l’ennui. Bernie me regarde faire sans rien dire. Il s’est assis par terre, contre mon lit, les jambes étendues et le regard perdu. Cela accentue son air niais. J’entends des voix lointaines. Je reconnais celle de ma tante Lilly. Oui, c’est elle. Elle parle avec ma mère. De moi, en l’occurrence. Il me parvient des bribes de leur conversation. Maman s’inquiète pour ma santé. Tiens bon ! Je tends encore un peu plus l’oreille. Elle dit quelque chose comme « oui, il faudrait sûrement aller voir quelqu’un ». Je regarde Bernie d’un mauvais œil. Tout ce qui m’arrive, c’est de sa faute. Il a pris de plus en plus de place dans ma vie. Au début, je le voyais de temps en temps. Il venait, restait deux minutes et il disparaissait. Maintenant, il ne me quitte pratiquement plus. Aussi fidèle qu’une ombre. Il parle beaucoup quand il est décidé. Il parle de tout sauf de lui. Bernie ne m’a jamais vraiment dit comment il s’était retrouvé chez moi.

J’entends la clé qu’on tourne dans la serrure. Tante Lilly apparaît. Je m’en doutais. Elle n’aime trop pour me laisser dans ma chambre plus longtemps. Elle a demandé à ma mère de lever la punition. Le plus souvent, ma mère l’écoute. J’aime tellement ma tante. C’est quelqu’un de bien. Elle n’aime pas les injustices, elle cherche toujours à comprendre les autres et surtout elle ne juge pas. Je la sens inquiète pour moi. Mes proches ne savent plus quoi faire. Il faut que j’aille voir quelqu’un qui saura trouver une solution. C’est ce que m’explique ma tante. J’évite de lui parler de Bernie et d’ailleurs il ne fait rien en sa présence. Parfois, il sait se mettre en retrait. Ma tante me dit aussi qu’il ne faut pas en vouloir à mes parents. Ils sont perdus, les pauvres.

Un jour

Je n’ai pas vu Bernie aujourd’hui. C’est la première fois depuis plusieurs mois qu’il me laisse en paix. S’il était parti ? Vraiment parti, je veux dire. Non impossible, il fait partie de moi. Il dicte souvent mes gestes et mes paroles comme s’il était logé dans ma tête. Il est attiré par tout ce qui est mal. Son influence est néfaste. Je ne sais pas pourquoi il agit ainsi. Il ne rigole jamais. Moi non plus d’ailleurs. Comment pourrais-je être heureuse avec lui ? Peut-être faudrait-il le pousser à partir pour de bon ? Cela reste compliqué, malheureusement ! Et puis, ai-je vraiment envie de ne plus le voir ?

Je suis maintenant à la maison. Étrangement, mon père est déjà rentré du travail. D’habitude, il ne rentre jamais de bonne heure. Je crois qu’il se plaît davantage au bureau. Il a peur de ce que je peux dire ou faire. Mes parents et moi devenons des étrangers. Je vois très peu mon père. Pourtant, je sais qu’il m’aime. Seulement, je le rends très nerveux, surtout lorsque j’évoque Bernie. Dès que je parle de lui, ce qui est rare, mon père devient subitement très pâle et se met à trembler. Avec ma mère, c’est pareil. Bernie me rend différente. Les gens ont peur de la différence. D’ailleurs, mes parents ne veulent pas que je parle de lui. Ils savent qu’il est là mais ils font comme s’il n’existait pas.

Pourquoi Bernie ? Je l’ignore. Je me souviens seulement avoir possédé, un jour, une poupée de ce nom.
En tout cas, mes parents ont décidé de réagir. Enfin. Nous allons consulter quelqu’un. C’est un peu vague mais je comprends.

Un jour

J’ai parlé au docteur, hier. Le docteur Gaudruche est une femme. Elle porte un drôle de nom mais ce n’est pas de sa faute.
Bernie déteste les psys. Il est revenu, hier. Dans la voiture, pendant le trajet entre la maison et le cabinet. Installé à l’arrière près de moi, il n’a pas expliqué son absence et je ne lui ai rien demandé. Papa m’observait dans son rétroviseur. Au début, j’ignorais Bernie mais ses yeux semblaient embués et il avait l’air malheureux. Je me suis prise de pitié pour lui.
Il a aussi assisté à mon entretien avec le docteur. A chaque bout de phrase de Gaudruche, il faisait la moue. Je ne pouvais pas trop me concentrer. Parfois, je voulais rire tellement la scène paraissait grotesque. Mais je me retenais pour ne pas aggraver mon cas. Elle me posait une foule de questions plus ou moins idiotes. Elle me prenait pour une petite fille. Je répondais par oui ou par non, parfois par un simple hochement de tête. Je ne savais pas vraiment quoi lui dire. J’ai parlé un petit peu de Bernie. Il ne semblait pas ravi à voir les regards noirs qu’il me lançait. Trop tard, le mal était fait. Je ne pouvais pas reprendre mes mots. De toute manière, il ne faut jamais rien regretter. Bien sûr, Gaudruche voulait en savoir toujours un peu plus. Elle me demandait si Bernie était gentil avec moi. Cette question me paraissait compliquée, autant que la suivante : est-ce que j’ai peur de lui ? Elle voulait absolument savoir si Bernie détenait un secret. Je ne pouvais rien dire, je préférais rester muette. Elle a fermé son petit cahier et s’est contenté d’un « c’est bon pour aujourd’hui ».

Un jour

Bernie est fâché contre moi. Il m’a trouvée trop bavarde avec le docteur. Il va me le faire payer. Il m’a prévenue. D’ailleurs, depuis hier, il me suit partout. Dès que je parle, il se moque. Il me fatigue nerveusement.
J’ai l’impression de devenir quelqu’un d’autre. Je change, je le sens. Il modifie ma façon d’être. Comment rester la même lorsqu’on se sait observée et analysée ? Je parviens difficilement à mettre des mots dessus. Mes parents, eux, sont complètement perdus. Gaudruche leur a expliqué qu’ils devaient me prendre en douceur et composer pour le moment avec l’intrus. L’intrus ?

Ce soir, je joue à un jeu de société avec ma mère. Nous faisons rarement des choses ensemble. Je sens qu’elle veut jouer la carte de la petite famille parfaite. Nous n’en serons jamais une.
Bernie était là. Il voulait m’empêcher de passer un bon moment avec ma mère en m’ordonnant de jeter le plateau de jeu. Il n’arrêtait pas non plus de critiquer ma mère. Il pense qu’elle ne m’aime pas parce qu’elle me punit souvent. « Une mère digne de ce nom n’infligerait pas cela à son enfant ». Ses mots sont parfaitement choisis, il aime appuyer là où ça fait mal. Il prend plaisir à me voir triste et animée de mauvais sentiments.
Malgré tout, nous avons réussi à finir notre partie. Comme d’habitude, elle m’a laissée gagner.

Un jour

Me voici de retour dans ma chambre pour un long séjour. Toujours à cause de lui. Mes parents manquent vraiment d’imagination. Ils ne connaissent que l’isolement. En plus, Bernie est nerveux. Il n’arrête pas de faire les quatre cents pas.
Tout est parti d’une mauvaise note en arts plastiques. J’ai l’habitude d’exceller dans cette matière. En fait, c’était parce que je n’avais pas respecté les consignes. Ma mère a insisté pour voir le dessin. J’ai répété plusieurs fois que ce n’était pas une bonne idée mais elle n’a rien voulu savoir. En le découvrant, elle s’est mise à crier et elle a éclaté en sanglot. On se serait cru dans un de ces films qui passent en début d’après-midi. Mais, j’avoue qu’il y avait de quoi être en colère. Je n’avais rien trouvé de mieux que de dessiner mon frère près de la fenêtre de sa chambre. Moi-même, je ne sais pas pourquoi. C’est comme si ma main avait dessiné toute seule. Nous devions représenter une tragédie qui avait secoué le monde. Je sais bien que la mort de mon grand frère n’a pas empêché le monde de tourner. Mais il a bouleversé le mien.
Bien entendu, mes parents n’ont pas compris. Je me sentais cruelle. Mais, un jour ou l’autre, il faudra bien en parler.

Un jour

J’ai revu Gaudruche. Elle ne peut vraiment rien pour moi. Bien sûr, ma mère lui a parlé du dessin. Et le docteur a souhaité qu’on parle d’Adrien. Sauf que nous ne parlons jamais de lui. Cela est bien trop douloureux de l’évoquer. Il me manque tellement, mon grand frère. L’écrire est plus facile.
Adrien est mort à la maison. Mes parents et moi, nous étions là, mais nous n’avons rien fait. C’est arrivé tellement vite. Nous l’avons vu sans pouvoir réagir. J’étais toute petite, les images sont floues. Je le revois à proximité de la fenêtre.
Mes parents ne parlent jamais d’Adrien mais je sais qu’ils sont profondément malheureux sans lui. Je ne pourrai jamais combler l’absence de mon grand frère. Nous pleurons tous dans notre coin, sans faire de bruit. Il y a juste une jolie photo au-dessus de la cheminée, dans un cadre en bois. Sur la photo, il ne sourit pas mais il est beau quand même. Discrètement, nous jetons souvent un regard sur la photo, avec le fol espoir qu’elle prenne vie.
Gaudruche semble satisfaite, elle déclare avoir soulevé quelque chose de très important. Comme s’il fallait être psy pour le deviner ! Je dois la revoir dans quelques jours mais je ne lui dirai rien de plus.

Bernie m’attendait à la maison. Il était relativement calme et m’appelait « mon autre ». Une tactique pour m’attendrir. Il prétendait avoir rencontré par hasard une amie d’enfance qu’il avait perdue de vue. J’ai cru comprendre qu’elle s’appelait Paula.

Un jour

On va m’enfermer si je continue. Je le sais mais je n’y peux rien. Je perds le contrôle. Bernie cherche à me faire peur. Il dit qu’il va partir rejoindre Paula. C’est une autre fille qui a besoin de lui. Il veut me rendre jalouse. Mais ne serais-je pas plus heureuse sans lui ?

Un jour

Bernie est parti, ce matin. Bon débarras ! J’ignore quand il doit revenir. Et si c’était moi qui lui demandais de revenir ?
Cet après-midi, j’ai prévu d’aller au cinéma avec deux filles de ma classe avec qui je discute de temps en temps. Elles sont un peu fantaisistes, elles aussi.

Un jour

Comme je m’y attendais, Bernie est revenu. Il fallait bien qu’il revienne un jour ou l’autre. Pendant tout ce temps, je n’ai rien écrit, sûrement parce que je n’avais rien de très intéressant à partager.
Pourquoi est-il revenu aujourd’hui ? Mystère. Je n’imagine pas la réaction de mes parents quand ils vont s’en rendre compte.

Un jour

Il n’a pas retrouvé Paula. Sûrement parce qu’elle n’existe pas. Bernie a une imagination débordante. Se raconter des histoires permet d’échapper à la réalité.
J’ai l’impression de ne pas avoir de place dans ce monde-là. Si je disparaissais, le monde s’en trouverait-il changé ? Non, il continuerait de tourner, exactement comme à la mort d’Adrien.

Un jour

Je ne m’y attendais pas. Mais peut-être est-ce la solution ? J’ai un problème, c’est évident. Les médicaments m’assomment mais ils me font du bien. Cela me procure des sensations étranges. Mon cerveau semble endormi. C’est reposant pour quelqu’un qui n’arrête pas de cogiter. Et puis, j’ai le droit de ne pas aller en cours.
Mes parents sont inquiets, ils se posent des questions sur ces médicaments. Ma mère a relu la notice plusieurs fois. Ils n’ont pas l’habitude de me voir aussi calme. Et puis, je n’arrête pas de dormir.
C’est un docteur répondant au nom de Hulu qui m’a prescrit les cachets. Un petit homme chauve avec un ventre énorme qui vaut vraiment le détour. Il parlait tout doucement comme s’il y avait un mort dans la pièce. Je devais me concentrer pour entendre ce qu’il disait.

Un jour

On se croirait dans un monde parfait. Bernie s’est drôlement calmé et moi aussi. J’ai même le droit de retourner à l’école. Cela ne me dérangeait pas de manquer les cours.
Cet après-midi, je dois faire les magasins avec ma mère et tante Lilly, pour me changer les idées. Elles ont envie que je change de style car je suis toujours habillée en jogging et basket. Mais tout cela n’est qu’un prétexte pour me faire sortir et voir du monde.
Je ne sais pas encore si Bernie sera de la partie, lui aussi.

Dans la cabine d’essayage, j’ai envie de vomir. En tout cas, Bernie n’est pas là. Tant mieux, un peu de répit.
J’essaie une robe. C’est une souffrance, je n’aime pas mon corps. Il ne ressemble en rien à celui de ma mère. Elle et moi, nous n’avons rien en commun.
Puisqu’il faut bien acheter quelque chose pour leur faire plaisir, je quitte la boutique avec la robe. Mais je sais qu’elle restera dans l’armoire.
J’ai demandé à ma tante si je pouvais dormir chez elle. Elle a accepté avec plaisir. Cela tombe bien, son mari est en déplacement.
J’ai emmené mon journal. J’aime écrire, cela me procure un bien fou.

Plateau repas devant la télé. Sympa comme programme même si l’émission de télé laisse à désirer.
Je vais dormir avec elle dans son lit.

Un jour

Le cauchemar. Ce matin, en ouvrant les yeux, je me suis retrouvée nez à nez avec Bernie. Je ne sais pas comment il est parvenu à se glisser jusqu’à moi. Il devient de plus en plus coriace. Je suppose que ma tante m’a entendue lui parler. Heureusement qu’elle connaît la situation.

Un jour

Je suis en cours et j’attends avec impatience que la sonnerie retentisse. Je ne sais pas rester en place. J’ai envie de bouger. Pendant deux jours, Bernie était parti. Il est réapparu durant le cours de français. Quel malheur ! Je me suis mise à parler à voix haute, sans m’en rendre compte. Bien entendu, toute la classe s’est mise à me regarder.

Un jour

Retour dans le cabinet de Hulu, que je surnomme Hurluberlu. Je sais que c’est enfantin mais j’aime beaucoup donner des surnoms. Le sien était relativement facile à trouver.
Mes parents ont envie d’exposer mon cas à quelqu’un d’autre, quelqu’un qui saura mieux. Cela m’est égal.

Un jour

Jasmine est une pâle copie de la princesse d’Aladin. Elle est persuadée de pouvoir m’aider. Elle se trompe. Elle a la cinquantaine et de grands yeux verts. Je la trouve assez intimidante. Je suis restée peut-être une heure avec elle. Vers la fin, c’était long. Elle a beaucoup parlé de Bernie, évidemment. De quoi d’autre ? Il était là mais restait muet. Il semblait écouter attentivement. Elle a essayé de lui parler. Il a refusé.
Je dois la revoir dans une semaine. Cela ne m’enchante pas plus que ça.

Un jour

Une longue absence, le temps de réfléchir et de me remettre de mon expérience malheureuse. Celle de la mort.
J’avais choisi ce que je pensais être le bon moment. Mes parents étaient au travail. J’étais toute seule à la maison avec Bernie. L’heure me paraissait importante. J’avais choisi 15h30 pour boucler la boucle.
En m’apercevant qu’il ne me restait plus longtemps avant de passer à l’acte, je me suis mise à trembloter. Je pensais à mes proches et plus particulièrement à ma mère. C’est elle qui me découvrirait en premier. Mon père rentre toujours tard du travail.
A 15h28, je me suis déshabillée et j’ai plongé dans l’eau de la baignoire. J’avais peur mais je ne voulais pas reculer. Je devais le faire. Pour me donner du courage, je pensais à mon grand frère qui devait probablement m’attendre de l’autre côté.
Je ne sais pas si je voulais réellement en finir. Tout était si confus dans mon esprit. Cela ressemblait davantage à un appel à l’aide.
Je ne me souviens pas si Bernie était là ou non. J’avais fait totalement abstraction de son existence. A ce moment-là, il n’y avait plus que moi et la mort.

Ce jour-là, contre toute attente, le premier rentré à la maison fut mon père.

Un jour

Une voix familière m’était parvenue. J’étais contente de pouvoir encore l’entendre. En ouvrant les yeux, je la vis. Ma mère. Je ressentis aussitôt sa profonde tristesse et son soulagement de me voir reprendre conscience. Mon père n’était pas loin. Ma tante et son mari étaient là aussi. Ils se pressaient tous autour de moi, désolés de ne pas avoir vu venir mon geste.
La pulsion de mort est invisible, pourtant elle est là, bien présente.
Puis, vint l’heure des explications. Je ne savais pas quoi dire, mis à part que je regrettais.

Un jour

J’ai décidé de faire une coupure avec Bernie, qui n’est pas étranger à ma tentative de suicide.
Pour une fois, mon père a souhaité mettre des mots sur ce qu’il s’était passé. Il est rentré plus tôt du travail car il ne se sentait pas bien, et il ne m’a trouvée nulle part dans la maison. Il a commencé à s’inquiéter et à faire toutes les pièces. Dans la salle de bain, il m’a trouvée, nue, dans la baignoire, inconsciente. Il m’a sortie de l’eau, m’a secouée avant d’appeler les secours. Il a pleuré.

Un jour

Je suis terrifiée parce que je fais des choses qui ne dépendent plus de moi. Bernie me pousse à franchir les limites. Parfois, j’ai envie de recommencer pour rejoindre mon grand frère. Je ne l’ai pas connu longtemps. Pourtant, il me manque beaucoup.

Nous sommes à la montagne. Une idée de mes parents, pas très brillante. Je suis ailleurs, je me demande ce que je fais là, avec eux. Je me souviens vaguement du trajet effectué. Cinq heures de route qui m’ont paru une minute. Je me sens complètement étrangère à mon propre corps, comme si Bernie en avait pris totalement possession.
Nous sommes près d’une autre famille. Le fils a le même âge que moi. Il s’appelle Sébastien. Il est plutôt pas mal avec ces beaux yeux sombres qui me rappellent ceux d’Adrien.
Sébastien ne m’intéresse pas. Toutes mes pensées sont tournées vers Bernie, encore lui.

Un jour

Le séjour à la montagne n’a pas été une franche réussite. Rien ne s’est passé comme prévu. Avec mes parents, je ne sais pas comment recréer le lien.
J’ai beaucoup maigri. C’est si facile de s’autodétruire de cette manière. Bernie m’encourage, bien sûr. Il semble ravi de me voir fondre comme neige au soleil. J’éprouve aussi de la satisfaction à contrôler mon corps. J’ai de l’emprise sur lui.
Mes parents essaient de cacher leur inquiétude.

Un jour

Encore un de moins. Je ne pensais pas qu’un jour j’utiliserais cette méthode pour me détruire. J’ai toujours ressenti de la pitié pour ces filles qui se font vomir. Et pourtant, je suis devenue comme elles. Mon but n’est pas de ressembler à un sac d’os mais de me faire du mal, à moi et à mon mal-être persistant.
Bernie m’apparaît pendant la journée mais plus de la même manière qu’avant. Mon esprit est absorbé ailleurs et me fait oublier sa présence. Je ne pense plus qu’à mon corps et à la cuvette des toilettes.

Dernièrement, j’ai surpris ma mère en train de prier dans la cuisine, en s’adressant à un dieu invisible. Elle a prié une fois, après la mort d’Adrien, en demandant « pourquoi ? ». C’est vrai que ce n’était pas dans la logique des choses. Les enfants ne doivent pas mourir avant les parents. Lorsque mon grand frère est mort, mes parents étaient désespérés. Ils ne voulaient plus voir personne. Nous sommes restés longtemps enfermés dans la maison, les volets clos.

Un jour

Je crois que je suis allée trop loin. Mes parents sont désemparés. Je ne peux plus rien avaler. La nourriture me dégoûte. Je ne me reconnais plus dans le miroir si bien que je me fais peur.
Bernie me laisse tranquille. C’est le seul point positif.
Demain, je dois revoir le médecin. Il vient souvent à la maison ces temps-ci.
Je n’arrive plus à sécher mes larmes. Je me sens vraiment très mal, comme si j’étais désormais prisonnière de mon corps.

Un jour

Le docteur est venu me voir. Je dois me reposer et me forcer à manger. Sinon, c’est l’hôpital.

Un jour

J’essaie de reprendre vie car je ne veux pas retourner à l’hôpital.

Un jour

Bernie s’est caché, je l’entends m’appeler. J’ai fouillé entièrement la maison. Il reste introuvable. Pourtant, il ne doit pas être si loin, sa voix me semble toute proche. Il y a un endroit où je n’ai pas osé chercher. C’est sous l’escalier. Il dit avoir peur dans le noir, il faut que je vienne vite. Pourquoi se cache-t-il alors ? Il cherche à me faire du mal, une fois de plus.
La porte du placard sous l’escalier est fermée à clé. Je ne sais pas où ma mère cache la clé. Elle refuse catégoriquement que j’ouvre le placard. Bernie est certainement à l’intérieur. Je sens le piège se refermer sur moi.
Ma mère ne cédera jamais. J’ai tenté avec mon père, mais il ne veut rien entendre. Il ne veut pas contredire les ordres de ma mère, à croire que c’est elle qui commande à la maison.
Pendant ce temps, Bernie continue de me supplier…

Un jour

Je me trouve dans la cabane du jardin. Bernie, lui, est encore dans le placard. Ma mère ne veut toujours pas me donner la clé et mon père refuse toute discussion à ce sujet. Que suis-je sensée faire ? Il ne sortira pas de lui-même. Je suis obligée d’ouvrir le placard. D’ailleurs, pourquoi a-t-il choisi cet endroit ? Pour moi, cela reste encore confus.
Avant la mort de mon grand frère, nos parents y entassaient de vieux bibelots. Un jour, ma mère a décidé de fermer le placard à clé. Et un autre jour, la clé a disparu de la serrure.
J’entends quelqu’un s’approcher et frapper à la porte de la cabane. C’est tante Lilly. Elle se demande ce que je fais là. Je lui explique la situation en essayant d’être la plus claire possible. Dans la cabane, j’ai l’impression que la voix de Bernie est moins forte. Je m’éloigne au maximum du placard.
Elle prétend détenir la solution. J’ai confiance en elle. Ma tante ne me laissera pas tomber.

Un jour

Ma tête va exploser d’une minute à l’autre. J’entends déjà le chrono. Bernie demeure dans le placard. Mes parents, cruels, s’obstinent. Je vis un véritable calvaire.
Il a peur, il veut sortir. Il faut absolument venir le chercher. Il crie. Si je pouvais, je l’étranglerais. Sa voix est insupportable, on dirait celle d’un enfant battu. J’ai l’impression d’être un bourreau. Or, c’est moi la victime, personne d’autre. J’ai donné des coups de pied violents dans la porte du placard mais rien à faire. Elle résiste.
Tante Lilly doit passer en début d’après-midi pendant que mes parents seront absents. Nous aurons deux bonnes heures devant nous pour faire le nécessaire.

Ma tante Lilly est allée chercher la massue dans la cabane du jardin. Cela ne me rassure pas beaucoup, surtout qu’elle n’est pas très habile de ses mains. Mais, nous n’avons pas le choix.

Finalement, la porte du placard a cédé relativement vite. Ma tante entre la première. Je me contente de la suivre. Je n’aime pas le noir. En plus, j’ai l’impression d’entendre des couinements semblables à celles d’une souris. Mes idées ne semblent pas très claires. L’ampoule a été enlevée. Sûrement une idée de ma chère mère.
Bernie semble être dans le fond du placard, près de cartons d’où débordent des jouets de garçon. Je m’avance lentement vers lui et lui demande de me suivre, hors de là. Il n’oppose aucune résistance. Il s’exécute. En sortant du placard, j’aperçois une ombre puis un visage avec de grands yeux tristes. Adrien ?

Un jour

Retour dans ma chambre. Mes parents étaient furieux en découvrant la porte du placard fracassée.
Je n’arrête pas de repenser à l’ombre aperçue dans le placard. Je me demande maintenant si cela n’est pas le fruit de mon imagination. Je ne différencie plus la réalité de la fiction.. Je voudrais parfois revenir en arrière et ne jamais avoir fait venir Bernie.
Pour le moment, personne ne sait ce que j’ai vu. Cependant, j’ai bien envie de parler. Les non-dits, les secrets m’épuisent. Si je parle, mes parents vont très mal réagir, surtout ma mère. Je culpabilise. Et puis, je pense aussi à Adrien, tout seul dans le placard.

Mon père lève enfin la punition et m’invite à rejoindre la table. Puis, dans ma chambre, mon père s’installe sur le lit. Je ne peux pas m’empêcher d’évoquer cette mystérieuse ombre dans le placard. Mon père devient très pâle. Son petit monde s’écroule. Il s’énerve vraiment. Il sort de ma chambre, descend les escaliers à toute vitesse et appelle ma mère.
Au bout d’un moment, ils entrent comme deux fous dans ma chambre. Mon père me demande de répéter à ma mère ce que je lui ai confié. A mon grand étonnement, ma mère reste calme. Au lieu de ça, elle me parle comme à une petite fille. Elle veut que j’arrête de raconter n’importe quoi et qu’on redevienne une famille normale. Je ne dis rien mais j’ai mal. Avant de sortir de ma chambre, elle veut me faire dire que j’ai menti. Je refuse. Je n’ai rien inventé. Elle finit par se résigner. Ils repartent tous les deux sans aucun égard pour moi. Je reste seule, les yeux embués, avec Bernie.

Un jour

Retour à la case départ, avec un collègue de Hurluberlu. Bien entendu, il faut que je reprenne tout depuis le début. J’en ai marre, je voudrais seulement qu’on me laisse tranquille.

Un jour

Le trou noir. Hier soir, j’ai pris mes médicaments et j’ai écouté de la musique dans ma chambre. Quand mes parents sont arrivés, je me trouvais dans le placard, sous l’escalier. Je me souvenais strictement de rien.
La seule chose qui me revient en mémoire, c’est le regard triste de mon père en me découvrant calfeutrée dans un coin du placard. Je regrette de devoir leur infliger tout ça. Papa pense qu’il serait préférable de déménager.

Un jour

Nous voici dans notre nouvelle maison. Mon père semblait très pressé de déménager. La nouvelle maison est plutôt pas mal même si elle paraît moins grande que l’autre. Il y a une piscine et une cabane dans le fond du jardin. La maison n’a pas d’étage donc pas de placard étrange sous l’escalier.
La première nuit, j’ai cédé ma chambre à ma tante et à son mari, qui sont restés dormir après le déménagement. J’ai dormi dans le jardin, sous une toile de tente. Dans la nuit, j’ai entendu un bruit étrange. La fermeture de la toile de tente s’est hissée et quelqu’un est entré se coucher à mes côtés. J’étais si effrayée que je n’ai pas bougé. Au petit matin, j’ai aperçu Bernie.

Un jour

Le déménagement a plutôt été une bonne chose. Le fait de devoir aménager ma nouvelle chambre m’occupe l’esprit. J’aime bien le jardin aussi. Il est très agréable.

Un jour

La peinture, une passion naissante. Une idée de ma mère. Je barbouille l’après-midi, ça me détend. Je tente de reproduire le jardin car les fleurs sont belles. Tout semble si parfait, en apparence.

Un jour

Je sentais que cette journée allait être particulière et je ne me suis pas trompée. J’ai toujours fait preuve d’intuition pour ce genre de chose.
Ma mère lit un roman sur le canapé tandis que mon père bricole dans le garage. Je ressens l’envie de peindre. Je décide de reproduire les roses du jardin. Une douce ivresse s’empare de moi aussitôt. Au bout d’un moment, je m’arrête et je regarde. Les larmes me montent aux yeux. Sur la toile, je reconnais Bernie.
Bien sûr, ma mère le remarque. Elle se met dans une colère noire, que je ne lui ai jamais vue. Elle hurle. Mon père l’entend du garage et accourt. Il lui demande de se calmer. Mais je le sens aussi très nerveux. Lui aussi, il a reconnu Bernie sur la toile. Ma mère continue à crier et ses mots, meurtriers, s’échappent de sa bouche : « Tu es aussi cinglée que ton… ». Elle s’arrête là, laissant sa phrase en suspens. Mais, il est trop tard. J’ai compris. Elle s’en veut, elle pose sa main devant sa bouche comme une enfant. Mon père se laisse tomber sur le canapé. Un silence pesant s’installe dans la pièce. Nous sommes tous les trois choqués. Il a fallu une phrase inachevée pour que plus rien ne soit jamais comme avant.

Une séance

Chacun vaquait tranquillement à ses occupations. Et puis, Bernie est apparu sur la toile. Je n’ai pas supporté. Je me suis mise à hurler telle une enragée. J’ai honte.
J’ai eu des mots malheureux, regrettés aussitôt prononcés. Je sais qu’il est trop tard, que le mal est fait. Maya est partie chez sa tante. Je ne sais pas quand elle reviendra. Mon mari aussi est parti, soi-disant pour le travail. L’ambiance à la maison était devenue insoutenable.
J’étais jeune et j’ignorais que ce mal pouvait toucher les enfants. C’est la maîtresse d’école qui a donné l’alerte la première. Adrien ne jouait jamais avec les autres enfants, il restait toujours dans son coin et semblait si triste, le regard perdu dans le vide. J’ai refusé de voir l’évidence parce que j’avais honte d’emmener mon fils chez un psy. Je pensais, bêtement, que cela lui passerait en grandissant. Malheureusement, la situation a empiré. Avec l’âge, de nouvelles inquiétudes sont apparues et Adrien ne réussissait pas à trouver sa place. Il était trop sensible et le monde bien trop dur pour lui. Il se posait énormément de questions sur le sens de la vie et je n’avais pas beaucoup de réponses à lui offrir. Je culpabilisais en silence. Personne n’était au courant pour Adrien.
Il venait d’avoir onze ans quand il s’est jeté dans le vide, devant nous. Maya avait quatre ans. Elle était trop petite pour tout comprendre. Lâchement, nous avons profité de son jeune âge pour dissimuler la vérité. Nous avons fait croire à tout le monde qu’il s’agissait d’un accident. C’était si douloureux de perdre son enfant dans ces conditions, je ne voulais pas en plus devoir supporter le regard des gens. Nous avons fait croire qu’Adrien et Maya jouaient ensemble au ballon lorsqu’il a voulu le rattraper et est tombé par la fenêtre. Je me rends compte aujourd’hui à quel point ce que nous avons fait est horrible. Depuis tant d’années, j’ai l’impression d’être un monstre. A l’époque, j’ai cru faire le bon choix, puis tout s’est enchaîné. Je ne pouvais plus revenir en arrière. Je me suis souciée du regard des autres avant de me préoccuper de Maya. Je n’ai pas su aider mon fils, et aujourd’hui, je ne veux pas perdre ma fille. Je sais que cela prendra du temps mais j’ai la clé pour qu’elle aille mieux. A son retour à la maison, je lui dirai tout.

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