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danyboutigny

Faux et usage de faux

« Je soussigné Mme Catherine Lucas, aie l’honneur de vous présenter ma démission du poste d »infirmière à la clinique psychiatrique de Saint-Combes, à compter de ce jour ». Sur le trajet, je rêvais de cet instant où je me libérerai de ces charges qui incombent mon métier. Quand je repense à mes débuts, moi si volontaire, si compatissante avec… ma hiérarchie, comment ai-je pu être naïve à ce point ? Je me fichais de voir ce vilain rictus sur les anciens, ceux qui n’étaient jamais contents, qui revendiquaient toujours et qui râlaient juste par principe. Aujourd’hui, j’ai 50 balais et j’aie, moi aussi, la bouche qui s’étire face au sang neuf qui arrive tous les mois dans le service. J’ai roulé ma bosse, et mon dos n’en peut plus. J’ai piqué tant de fois que mes mains sont devenues crochues, oui, c’est ça, je me suis transformée en harpie. Pas contre les patients, je suis plus proche d’eux que je ne l’ai jamais été dans ma carrière. Non, c’est contre ce système qui nous impose toujours plus avec toujours moins. Je sais bien que c’est partout pareil, mais moi, je ne suis pas comme tout le monde, je suis Catherine Lucas. Non, ce n’est pas un homonyme, c’est bien celle à qui vous pensez.

Lorsque j’ai toqué à la porte, une satisfaction parcourait tout mon corps, tel un serpent à sonnette, j’ondulais des pieds à la tête. Je suis une langue de vipère au sang-froid. Quelle satisfaction ! Lorsque l’on me répondit « deux minutes » brièvement, les ondes parcouraient mon échine et trahissaient mon impatience. Les pas se rapprochaient et mon excitation grandissait. La porte s’ouvrit enfin comme la caverne d’Ali baba, mais les voleurs étaient au nombre de deux, en pantalons à pinces et chemises repassées. Madame Lucas, entrez donc, que pouvons-nous faire pour vous ? (Accepter ma démission sans broncher) Hé bien, je, enfin, je suis désolée de vous dire que je vous quitte ( pour un monde meilleur) pour, heu, me consacrer à ma passion. Un rire se fit entendre jusqu’au bout du couloir. C’était le mien.

Trois ans plus tôt, dans une autre vie :
En face de l’écran, j’aligne les mots de mon récit. Un mug de café froid pour me tenir compagnie et une multitude d’onglets ouverts pour me permettre de faire une pause lorsque le ras-le-bol pointe son nez. Oublier ma boisson brûlante pour la boire froide est bon signe dans mon cas, car cela veut dire que je suis dans une phase intense de création. Je suis de ceux qui aiment les mets bien chauds, mais qui au final, attends toujours que l’assiette refroidisse. Soit ! Absorbée par les péripéties de mes personnages, je n’ai pas le temps de penser à boire une gorgée de cet énergisant. En fait, j’ai trop peur qu’elle m’échappe, qu’elle parte loin et que je ne puisse plus la retrouver. L’inspiration est revenue, me serait-elle profitable ? Devrais-je effacer les histoires comme je le fais depuis plus de six mois ? J’ai bon espoir que cette fois soit la bonne. Celle qui fait monter aux firmaments des créateurs talentueux. J’écris un bon roman, j’en suis persuadée lorsque le mot fin apparaît. Une douce folie me guette, je suis libérée de mes émotions pour quelque temps.

Pourtant qu’elle ne fut pas ma déception d’être la seule à y croire. j’ai répété à maintes reprises à mon mari que cette fois-ci tout serait différent, et le succès au rendez-vous. Le thème est original, mon style affûté et mon humour omniprésent. Si je laisse tomber, je suis sûre qu’un parasite me piquera mon idée sans aucun état d’âme se roulant dans les compliments que les lecteurs lui feront sur son histoire, qui sera mienne. Une seule solution s’impose à moi  : l’autoédition.

Deux mois plus tard, les livres arrivent chez moi par cartons entiers, une trentaine de bouquins empilés les uns sur les autres. Les pupilles dilatées, les mains tremblantes, je les ouvre et les compte pour m’assurer que les deux cents bouquins sont bien là. Je caresse la couverture, sent l’odeur de la nouveauté, feuillette et lit les passages d’une page prise au hasard. Le produit fini est à la hauteur de mon talent. L’émotion gagne tout mon être, mes yeux s’humidifient, je lâche le trop-plein et pleure de bonheur. J’ai réussi mon défi ! Enfin !

N’écoutant que mon courage, je pose un carton sur le siège passager de ma Twingo puis je m’installe derrière le volant. Je roule une dizaine de kilomètres à travers champs pour me rendre à la ville la plus proche. J’avais repéré deux librairies, une qui a l’allure d’une vieille brocante avec des livres qui sentent le vécu, un côté passéiste qui plaît aux puristes du genre et aux flâneurs du week-end ; l’autre boutique est plus récente, elle a ouvert ses portes deux ans auparavant. On y trouve les derniers sortis, les best-sellers, et autres nouveautés. J’ai accordé une attention particulière à ma tenue du jour. J’ai envie de donner l’image d’une femme moderne, sérieuse, mais avec ce « petit-je-ne-sais-quoi » qui peut faire la différence. La semaine précédant la réception de mes romans, je me suis teint les cheveux en rouge vif et opté pour un carré plongeant. Je prends une grande inspiration, trois-quatre livres et je m’engouffre dans la seconde.

Je suis ressortie en trombe et aussi furieuse que joyeuse et motivée en poussant la porte. Comment peuvent-ils refuser mon roman ? J’ai mis deux ans à l’écrire, vérifier, corriger, le relire encore et encore, le mettre en pages, lui choisir une couverture soignée, et trouver un prestataire pour faire imprimer mon ouvrage. Il est impossible que l’on me refuse mon roman. Au contraire, du petit commerçant aux grandes enseignes, ils devraient se bousculer pour l’avoir sur leurs étagères. Et tout ça, sans éditeur. Ils ont tous refusé mon manuscrit avec des arguments aussi farfelus que discutables. Pour sûr, qu’ils ne l’ont pas lu, les bougres.

Ainsi, j’ai écumé les librairies, les marchands de livres de toutes sortes, et seulement deux commerces ont accepté une mise en dépôt-vente. Ils ne prennent même pas le risque de croire en mon récit. Après avoir vendu quelques exemplaires à mon entourage, je suis au point mort.

Puis le temps passe… une connaissance me parle d’un concours qui a pour thème « le jour où ma vie a basculé » avec pour jury, un certain Franck Thilliez. D’abord, je refuse tout net d’y participer, l’inspiration sur demande n’est pas mon credo. Comme les vrais artistes, j’écris sous impulsion, et pour un court temps. Puis, Franck Thilliez est certes connu, mais il écrit des polars et ce n’est vraiment pas ma came. Malgré tout, l’idée fait son chemin et je me décide à tenter l’aventure sous couvert d’anonymat. Un concours pour me faire connaître et éditer mon premier livre est intéressant quoique pathétique. Mais un défi ne se refuse pas et je suis une aventurière. Une mauvaise perdante mais une aventurière avant tout.

Un soir, je me mets donc à la rédaction de la nouvelle. Les caractères de 20000 imposés ne me facilitent pas la tâche, il est hors de question de faire du remplissage, si je veux être repérée et prise au sérieux, il faut que je montre le meilleur de ma créativité. Ainsi, j’ai la brillante idée de parler du jour où j’ai rencontré mon amie, la meilleure d’entre toutes. Sans pour autant parler du jour où ma vie a basculé dans l’horreur absolue. A 10000 caractères, je revois ma position, je vais faire du tricotage pour atteindre le nombre demandé. Heureusement que j’ai de la ressource pour continuer le récit de ma vie. Pire, l’aveu de mon crime.

Je poste la nouvelle une semaine avant la clôture du concours. Les votes sont restés nuls puisque j’en ai parlé à personne de mon entourage. Je ne pouvais pas, car eux auraient compris la vérité. Puis les résultats tombent trois semaines plus tard. Je ne m’en soucie pas, en fait, j’ai oublié la date, c’est une journée plus tard que je vois un mail dans ma messagerie. Mon cœur s’emballe lorsque je lis l’intitulé.
« Madame, nous avons le plaisir de vous faire part de votre sélection dans le cadre du concours, en effet votre nouvelle a retenu toute notre attention, nous vous attendons à Paris le 12 octobre ».

J’ai lu le mail à plusieurs reprises, juste pour revivre l’émotion de la première fois. Vous savez quand votre cœur fait une pirouette, que vos tempes battent à l’unisson et que votre cerveau fait des bonds, à tel point, que vous en avez un étourdissement. Enfin, on me reconnaît du talent et pas n’importe qui. Finalement, je suis allée acheter un livre à ce Monsieur Thilliez, entre auteurs, il faut bien se serrer les coudes.

Dans l’euphorie de cette nouvelle, j’ai envie de reprendre la promotion de mon ouvrage, parce que cette dernière perspective change la donne. Il est certain que je serais primée lors de cette cérémonie et que les ventes vont exploser et ma notoriété avec. Je l’avoue sans honte, je ne suis pas comme les autres auteurs, je veux être connu dans ma campagne et reconnu par mes pairs. Ecrire pour le plaisir est un argument respectable, mais vivre de ma passion est mon unique leimotiv. Enfin, je quitterai le costume blanc qui cache la noirceur de ma faute, et les sabots qui me marthyrisent la voûte plantaire à mesure que la journée avance. L’établissement est morose et dans ma douce mansuétude, je donnerai de l’argent dans le but d’améliorer le séjour de mes patients, qui sont charmants au demeurant. Bref, c’est dans cet état d’esprit que je reprends le chemin des librairies. Je leur glisse ma nomination aux prix goncourt. Ils ont en face d’eux, la future Amélie Nothomb, auteure que j’affectionne particulièrement, même si je ne comprends rien à la moitié de ses escargotines. C’est avec le sourire et parfois un vrai rire accompagné d’un regard qu’ils prennent le livre dans leurs mains soignées et manucurées.

Quelques semaines plus tard, de nouveau au point mort, je vais de mal en pis. J’ai contacté les journaux locaux, des webzines littéraires, mais personne ne m’a donné de réponses. Je me suis fait une promesse, tout ce gratin de courgettes le paiera cher lors de mon sacre, car à mon tour, je les snoberais avec perte et fracas. Tant pis pour ces moules.

Le jour J arrive enfin, j’en ai parlé à tout le monde : mes collègues, mes patients, ma famille, mes amis et toute la commune de Saint-Combes. Mon mari m’accompagne dans mon périple et les huit heures de route pour monter à la capitale ne font qu’augmenter la certitude que mon destin va bientôt changer. Dans l’habitacle, je ne fais que parler de la suite, et de l’après aujourd’hui. Demain sera un autre jour, François. Je jubile, je tape des mains et ris à gorge déployée. Je suis heureuse et je veux le partager avec tous ceux qui m’ont soutenu depuis le départ. Tu te souviens mon chéri lorsque j’ai écrit ma première histoire, c’est pas croyable, regarde où j’en suis aujourd’hui, j’ai un bouquin. Tout cela, je le dois à Christiane. Je ris de plus belle et répète cette phrase plusieurs fois de suite. Je suis sélectionnée au concours par Franck Thilliez. Je suis heureuse, tu ne peux pas savoir, je suis tellement heureuse que je pleure. Encore Ne t’inquiètes pas François, ce sont des larmes de joie, oui des perles de bonheur. Si seulement, elle était à mes côtés.

Devant la salle, je deviens muette, impossible de décrocher ma mâchoire même pour dire bonjour. Un homme devant la porte me demande de présenter mon carton d’invitation, mais je ne l’ai pas et je m’affole. Quelle poisse? Je l’ai oublié sur le chiffonnier de l’entrée, près des clés de la maison. Une chose pareille dans un livre ou dans un film, on y croît pas, on se dit que c’est gros et qu’on nous prend pour des calamars. Il ne faudrait pas prendre les vessies pour des lanternes. Et pourtant je vous jure que c’est la vérité. Je bredouille quelques mots afin de lui expliquer la situation. Je, je suis Catherine Lucas, nominée au concours Nolim. J’ai ma carte d’identité, mon permis et mon passeport si vous voulez. Après une brève hésitation et après avoir reçu l’aval de son supérieur, nous obtenons le sésame pour pénétrer dans cette grande pièce. Un endroit de prestige, un ancien théâtre loué pour l’occasion. Au dernier plan, j’aperçois un pupitre au milieu de la grande scène. Au premier plan, il y a une multitude de sièges bordeaux aux numéros dorés. Aux anges, mes pieds survolent le parquet en pointes de Hongrie avant d’aller m’asseoir au premier rang. Celui des gagnants. Quant à François, plus discret, il trouve une place au milieu des badauds, les même qui accompagnent les heureux élus.

Sur le chemin du retour, j’exulte de bonheur, heureuse de savoir que ma vie va changer, que je vais signer des autographes, que j’irais à des conférences, que je rencontrerais un public et que celui-ci fera des heures d’attente pour avoir un scribouilli de ma personne. J’ai passé une excellente soirée, fait de très belles rencontres parmi les jurés comme des lauréats. Je m’en souviendrais toute ma vie, même si je suis éliminée du concours.

A mon retour, prise dans une bouffée euphorique, j’aie une magnifique idée qui m’empêche de trouver le sommeil. Ma stratégie se met en place comme une évidence. Je me tourne, retourne dans le lit au point de réveiller mon mari qui m’ordonne de quitter le lit conjugal sous peine de subir sa mauvaise humeur toute la journée. Ni une ni deux, je me lève, enfile mon peignoir que j’empoigne sur le portemanteau et referme la porte sans me soucier du bruit que cela occasionne. Je me fais couler un café, me douche à vitesse grand V, déjeune aussi rapidement, charge la voiture de tous les cartons et pars dans un écran de fumée. Il est 8h00 du matin !

Une fois la porte d’entrée refermée, il ouvre les yeux, en fait, il n’a pas réussi à se rendormir, vu l’inquiétude qui le tenaille aux tripes. Je recommence, l’accalmie a été de courte durée. Je lui ai promis de me calmer, de devenir raisonnable et de faire ce qu’il fallait pour rester dans les clous. Il reste un bon moment à regarder le plafond comme si la solution allait jaillir comme une étincelle de lucidité chez moi. Oui, lucide, je ne le suis plus depuis qu’elle m’a lâchement abandonné, un beau matin de juillet. C’est comme cela, à chaque crise, cela commence crescendo jusqu’à ce que je finisse par perdre pied dans mes fantasmes et ne plus voir la réalité telle qu’elle est.

Il se lève et attend mon retour, il sent que la fin est proche. Alors, il sort la valise du placard et met des vêtements dedans, un certain nombre. Ensuite, il prépare ma trousse de toilette et se lave à son tour. A 9h45, il prend le combiné et appelle le docteur Rouey.

Je rentre à la maison vers 18h00, je suis abasourdie et fatiguée de ma journée. Les traits marqués, je ne dis pas un mot. Je sors un paquet de cigarettes du secrétaire en merisier qui s’appuie contre un des murs de la salle. J’allume une clope, tire une taffe et la recrache sans même prendre le temps de la faire descendre aux poumons, prend un cendrier en verre dans le buffet et je vais m’asseoir sur le canapé. Je le regarde entrer dans la pièce, abattu de me voir dans cet état. Mon amour.

Est-ce que tu peux m’y emmener ? Je ne veux pas que les voisins voient l’ambulance !
Bien sûr ma chérie, j’attendais ton retour. Ton sac est prêt, il est dans le coffre.
Tu n’as pas perdu de temps. J’écrase le mégot. Tu me laisses le temps de prendre une douche.
Pas de problème, ne cherche pas les rasoirs, je les ai enlevés. Ne cherche pas non plus les médicaments, je les ai déplacés. Tu as quinze minutes, pas une de plus.

Je sors de la pièce sans un regard pour lui. Il se laisse tomber sur une chaise, les coudes sur la table et les mains jointes devant la bouche. L’inquiétude et la tristesse accompagnent l’attente.

Dans la voiture, on peut entendre le léger vrombissement de la Mercedès. Pas de musique, pas de paroles, qu’avons-nous à dire ? Rien ! J’ai développé ces troubles à la mort de ma meilleure amie. Les médecins ne comprennent pas vraiment ce comportement qui s’apparente à un trouble bipolaire, sans en être un. J’ai vu plusieurs psychiatres et aucuns n’étaient d’accords sur le diagnostic. Trouble bipolaire ? Trouble de la personnalité ? Dépression profonde ? Mélancolie ? J’ai fait deux tentatives de suicide, l’une avec les rasoirs et l’autre avec de l’alcool et des médicaments. Systématiquement, je finis par séjourner à Saint-Combes. Cette fois, François m’a laissé à l’accueil lorsque l’infirmière est venue à notre rencontre. Il est parti rapidement, prenant la tangente pour ne pas voir ma détresse, entendre les pleurs et les cris et recevoir les coups que je lui porte lorsque nous sommes là-bas. Là, dans l’établissement où j’ai travaillé, jadis. Ils ont dû me licencier pour faute grave. Après le suicide de Christiane, j’ai administré une dose de potassium plus importante à monsieur Quied, hospitalisé pour une opération bénigne.

*

Complètement shootée, j’arpente le couloir pour me rendre dans la salle commune des fumeurs. Mon bras serré contre mes côtes. Je le serre de plus bel en arrivant dans la pièce. Je m’assieds à une table froide, sans charme, où personne n’a encore pris place. Je place l’objet de mon obsession sur la table, tout en le caressant, j’allume une clope. J’ouvre ce livre, et plonge mes yeux embués de tristesse dans cet abysse de douleurs. Comment pouvais-je ignorer tout cela ? Pourquoi n’ai-je pas su le voir ? Pourquoi je n’ai pas pu la sauver ?

Ma lecture finie, je refais le chemin dans le sens inverse. Lasse, somnolente, les yeux troubles d’une lecture difficile, je réintègre ma chambre pour attendre mon traitement qui me fera oublier ce que je viens de lire. Ensuite, tout ira pour le mieux, je le sais.

Je lui ai juré de ne rien dire lorsque son journal arriva dans mes mains, mon amie m’a légué ce trésor mais pas que… sa honte, sa peur et son secret. Celui qui fait mal, qui torture l’esprit, qui malmène le cœur et qui pousse, un jour, à vouloir se libérer de ce poids. C’est ce qu’elle fit en se passant une corde autour du cou. Je l’ai retrouvé les pieds en l’air et le carnet au sol. Celui-là même qui me hante maintenant.

***

Elles riaient toutes les deux, une complicité les unissait depuis plus de trois décennies. Elles s’étaient rencontrées à la maternité, son amie avait accouché d’une petite Sylvie, quant à elle, d’un petit Serge. Tout de suite, leur contact avait été cordial, puis amical pour finir par devenir une amitié fraternelle. Elles se voyaient plusieurs fois la semaine, elles s’étaient choisies pour voisines, pour marraines, pour confidentes et pour collègues. Elles ne se cachaient rien, toujours présentes dans les bons comme les moins bons moments. Le cancer de Christiane avait été un coup dur pour Catherine, pourtant, elle avait été présente au chevet de son amie jusqu’à la guérison, quelques mois plus tard. Elles s’étaient rencontrées dans la fleur de l’âge, avaient vu les rides tracer des sillons sur leurs visages, le souci des enfants qui grandissaient bien trop vites, la tristesse quand ils quittaient le nid. L’embonpoint des hormones qui rappellent que le temps passe et que le corps vieillit. Elles s’étaient dit au revoir avec difficulté lorsque Christiane avait déménagé presque du jour au lendemain. Sans un mot d’explication, avec froideur même, laissant une Catherine, un peu perdue par cette attitude peu avenante de son amie. Tout lui réussissait, Christiane avait pris du galon, elle était devenue gouvernante en chef sans que personne n’y trouve rien à redire, malgré une pointe de jalousie de quelques-unes. En fait, ce poste avait été créé pour elle. Monsieur Quied, le directeur de la clinique avait pris soin de la faire évoluer sans même prendre le pouls de l’équipe. Malgré cela, Chris avait démissionné quelques semaines plus tard prétextant une envie d’autre chose, à cinquante ans. Sans perdre de temps, elle avait déménagé dans la foulée et abandonné son amie par la même occasion.

Les pointes des pieds vers le sol, le carnet ouvert où seul un message avait été écrit :

Catherine, ne me juge pas. Je sais que tu vas être en colère contre moi. J’ai succombé à la tentation et aux avances de Quied. J’ai trompé mon mari pour quelques centaines de francs en plus. Il m’a promis une belle évolution de carrière, alors j’ai craqué. Nous étions différentes, mais je voulais tellement te ressembler. Tu as une belle plume que je t’envie, Catherine. Tu as un charisme que je te jalouse, ma Catherine. Tu es tellement intelligente que tu peux tout réussir. Moi, je n’ai rien, je ne suis rien. Alors, je me suis dit que c’était la seule solution pour y arriver. Puis, il m’a fait chanter à chaque fois qu’il voulait me mettre dans son lit, me forçant la main plus d’une fois. Je n’ai plus goût à rien alors je pars.  Pardonne-moi de t’imposer un tel traumatisme et de profiter de ta venue pour te faire un coup pareil.

Catherine avait lu ces mots dans sa tête, puis à haute voix puis en cachette. Elle les lisait en boucle, ne se pardonnant pas de n’avoir pas vu son amie dans la détresse, pire de ne pas avoir pris le temps de connaître réellement son amie. Alors elle s’était dit qu’elle allait la venger en tuant ce salaud de Quied. Une dose massive de potassium ferait bien l’affaire, mais elle n’en a pas eu le temps, ni le courage.

Les pompiers l’ont trouvé aux pieds de son amie, les yeux hagards, silencieuse, avec le carnet dans les mains. Elle ne travaille plus, elle n’écrit plus, elle ne sourit plus, elle ne parle plus. Elle regarde les murs blancs de la chambre de Saint-Combes, depuis cinq ans. Elle n’est plus dans la réalité, mais Catherine Lucas n’est pas folle, elle est juste un personnage inventé pour un concours de nouvelles.
***

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