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chrissimon

NE ME REGARDE PAS MOURIR

— Non mais, regarde celle-là ! Le pied en l’air !
La réplique venait de la troisième rangée derrière un homme aux lunettes noires qui cherchait à tâtons la prise des écouteurs. Sa voisine de cabine, les yeux rivés sur le matelas de nuages, gloussa. Il l’interrogea avec un accent français :
— Did you lose a foot ?
— No ! I’ve just brought my leg and shoulder in the Krounchasana position !
Elle expira longuement tandis qu’elle redescendait son pied et se tourna vers lui.
— Tu es fronçais ?
Une essence citronnée émanait de tous les pores de sa peau.
— Oui.
— Enchonté ! Lyne Lanza, Guru de yoga et froncophile !
— Marc Desrosiers, architecte d’intérieur, américanophile.
Le corps de Lyne ne recula pas, réaction qu’avait la plupart des gens quand il les informait de son métier ; cependant, il la sentit le dévisager intensément.
— Pour des compagnies, des habitations ?
— Habitations.
L’hôtesse leur proposa une boisson avec un accent de Brooklyn. Lyne nicha sa deuxième jambe contre la première et commanda un Perrier ; Marc, un jus de pomme. L’hôtesse, après quelques hésitations, ouvrit la tablette et cala le verre de Marc dans la réglette.
— Je ne travaille pas sur l’esthétique visuelle, mais sur la circulation des énergies, la synergie des espaces ouverts. Le flow, as you say !
Il entendait les bulles de l’eau gazeuse remonter à la surface du gobelet et éclater au contact de l’air. Lyne remercia l’hôtesse, qui poussait le chariot vers la rangée suivante puis but une gorgée.
— Tu fais le Feng shui ?

— Je m’en inspire…
Les glaçons s’entrechoquèrent et rebondirent sur le plastic du gobelet.
— Qu’est-ce que vous allez faire en France ?

— Business. Un confironce à Paris. Et tu ?

— Bordeaux. Retour au pays natal…

— Fantastique ! Combien de temps tu n’as pas été ?
— Un an.
— Wahooo ! C’est très émotionnel, non ?
Il aimait bien son accent, sa syntaxe anglaise, cette façon exclamative de se claquer la cuisse. Il se demandait si elle était blonde ou brune ? D’après la voix, brune, la trentaine, mince…
L’hôtesse leur tendit un menu.
— Beef vegetables or lasagnas, Sir.
— Beef, Thanks.
— I’ll take the same, please.
Elle n’était pas une de ces yogi-veggie-truc. Il l’écouta enlever ses chaussures, enfiler des chaussettes en acrylique. Ses gestes étaient lents, précis.
Lyne avait très envie de pratiquer son français, mais trois jours d’ateliers et de conférences non-stop l’attendaient… Elle l’observa chercher une station de radio. Les manches à rayures roses et bleues de sa chemise de qualité juraient avec son pantalon écossais. Elle hésiterait à confier son appartement à un designer si mal attifé ! Son visage était anguleux, sa peau très lisse, presque imberbe.
N’entendant rien qui lui plaise, Marc sortit son baladeur, inséra un album d’Arvo Pärt. Lyne prit un livre, tourna une page. Il sélectionna “Cantus in Memory of Benjamin Britten”. Le ronflement des moteurs et de la climatisation s’estompa, des cloches sonnèrent dans le lointain, puis lentement une musique s’éleva douce et légère comme de la mousseline.
Lyne, le livre sur les cuisses, s’assoupit, tempe appuyée contre le hublot, une mèche blonde retombant sur sa bouche.

***

Un morceau de pain disparut entre les dents de Marc. Lyne remonta son siège, salua son compagnon de voyage, entama un exercice Ujjayi. Elle avait raté la collation.
— Café, thé ?
— Café !
Marc interpella l’hôtesse, commanda deux cafés. Sa voisine inspirait, expirait.
— Tu vas visiter ta fomille ?

— On peut converser en faisant du yoga ?
— Ce n’est pas obligatoire !

Ils sourirent. L’hôtesse leur passa les cafés. Lyne s’assit en tailleur.
— Je vais voir une amie d’enfance hospitalisée. C’est grave.
— Cancer ?
— Sida.
Le mot, sorti de sa bouche devant l’inconnue qui avait dormi à côté de lui, le troubla.
Lyne détailla la main de Marc tenant le gobelet. Ferme, avec une paume carrée, des doigts longs, ornée d’une chevalière et d’un anneau ciselé à l’auriculaire. Pas marié.
— What about that new-three-therapy-something ?
— It may be too late for her.
Sa bouche était fine, encadrée de fossettes, comme des petits trous quand il souriait. Il devait avoir 35 ans.
— As-tu un chien ?
Ses fossettes plissèrent comme des demi-lunes.
— Je suis allergique.
Lyne éclata de rire. Marc but d’un trait, reposa son café délicatement sans tâtonner de l’autre main sur la tablette. Elle s’excusa. Le moteur de l’avion vrombissait dans ses tympans, il se sentait fatigué, hors du temps.
Il imagina Sandrine à l’hôpital. La dernière fois qu’il s’était senti si las, il avait pris un buvard la veille. Un petit carré de papier amer que Sandrine lui avait fait avaler avec une gorgée de panaché à la brasserie des Arts, cours Victor-Hugo. Le LSD avait parcouru ses veines, pénétré son sang, était monté par vagues jusqu’au cerveau. Sandrine lui avait pris la main. Ils avaient erré sur les quais aux hangars métalliques résonnants de vide au milieu de la nuit. Les reflux de la Garonne claquaient contre les digues, l’air humide d’août lui donnait la chair de poule. Elle lui décrivait les étoiles comme des trous de lumière. Il avait enlevé ses chaussures, marché tout seul sur les pavés bombés et glissants. Il s’enfonçait en eux… Comme à la plage, tout son corps s’immergeait dans l’eau infinie de l’océan ! Il se heurta contre une masse dure, ronde, lisse… Cria. Sandrine l’attrapa par le cou et d’un souffle unique chuchota dans son oreille : C’est l’œil de Dieu. Il avait cherché sa bouche avec la sienne, l’avait rencontrée. Les lèvres de Sandrine étaient moelleuses comme un Marshmallow. Ils s’étaient adossés contre une bitte du port désaffecté et elle lui avait décrit l’œil. Il l’avait vu ! C’était la première fois de sa vie qu’il voyait autre chose que des masses sombres.
L’hôtesse ramassa les gobelets vides, vérifia la position des sièges. Il entendit Lyne attacher sa ceinture.
— J’ai horreur du atterrissage !
La sienne était bouclée, il voyageait toujours attaché.
— Vous restez combien de temps ?
— Quatre jours. Trop courte. Et tu ?
— Dix.
Les porte-bagages émirent tous en même temps leur clic-clac d’ouverture. Marc se leva, la laissa passer. Elle hésita, accepta sa galanterie et descendit son bagage à main. Il saisit une veste rouge, l’enfila, attrapa sa canne et la garda pliée dans sa main. Lyne défroissa son gilet d’un revers de paume et glissa sa carte dans la main de Marc.
— If you want to have a drink back in the City !
Il la prit sans la regarder, lui remit la sienne avec un demi-sourire qui la fit se sentir pataude.
— Appelez-moi, plutôt !
La descente commençait. Il lui emboîta le pas, elle avait une démarche souple et déplaçait peu d’air, ses mouvements amples devaient être harmonieux. Une dernière essence citronnée envahit ses narines.
L’année du bac, Sandrine lui avait téléphoné de Bordeaux, d’une voix imprécise, molle. Elle lui avait confié qu’elle venait de vivre son dernier jour de Lycée, que le bac, elle s’en foutait, qu’elle avait embrassé une fille et qu’elles partaient à Berlin. Il lui avait demandé si le baiser était mieux que les siens. Elle avait dit enjouée : c’est la cinquième dimension ! Lui, il était la quatrième. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien aller faire à Berlin en 1981 ? L’été suivant, Sandrine, revenue seule et junkie, ne parlait que du mur, du no man’s land qui sectionnait la ville, et dans lequel elle avait navigué comme chez elle.
Il franchit la douane et se fit accompagner en salle d’embarquement pour Bordeaux.

***

En descendant du taxi, il sentit l’odeur froide de la pierre humide. Un animal se frottait contre ses chevilles, Marc s’arrêta pour ne pas tomber.
— Maman ?
Mademoiselle Desrosiers traversa la courette intérieur à petits pas vifs, embrassa son fils sur le pas-de-porte.
— Tu as fait un bon voyage ?
— Oui. Un chat ?
Ils avancèrent dans la pièce à vivre. Marc posa son sac. Mademoiselle Desrosiers repoussa gentiment du pied l’animal qui les avait suivis.
— Il me tient compagnie ! Je t’ai acheté des huîtres et des cannelés. Les asperges sont en fin de saison, filocheuses. J’ai fait l’impasse.
En s’asseyant, il ressentit une sensation d’étouffement, et s’agaça de deux balancements décalés d’horloges. Rien ne circulait dans cette pièce, sa mère avait dû acheter de nouveaux meubles… Il se demandait comment on pouvait accumuler tant d’objets… Il se leva, ouvrit la fenêtre. Le chat en profita pour entrer.
— Tu as fait les brocantes ?
— C’est difficile aujourd’hui de trouver de belles pièces, mais j’ai déniché une pendule Napoléon III et pour un bon prix, et deux bergères style Louis XVI. Il me faut les recouvrir. Justement je t’attendais, tu as toujours de bonnes idées.
— Maman, on n’entasse plus… Less is more !
— Ce sont de belles choses et grâce à l’argent que tu m’envoies, je peux collectionner un peu ! Tu veux un Lillet blanc ?
Il acquiesça, ôta sa veste, remonta les manches de sa chemise ; sa mère, habituée au dépareillement des couleurs, en apprécia la soie. Il but la première gorgée, reposa son verre et s’assit sur une chaise près de la table. Le chat sauta sur ses genoux. Elle le chassa.
— Il ne va jamais dans ta chambre !
Bu chez sa mère, le Lillet avait un goût unique.
— Sandrine va très mal. J’ai croisé Madame Doux, rue Sainte Catherine… Il paraît qu’elle ne veut plus voir personne, sauf toi.
Marc, la main enroulée dans un torchon, ouvrait les huîtres au-dessus de l’évier de la cuisine. Sa mère enlevait les éclats de coquille et les disposait dans un grand plat blanc. Elle l’observa grimacer sur une huître qui résistait.
— C’est triste ! On met au monde un enfant… On ne s’attend certainement pas…
— J’y vais demain.
— Tu veux que je t’accompagne ?

— Ça va aller, maman.

***

Marc traçait des Z dans les airs. Il était pressé et c’était un moyen efficace d’écarter tout obstacle. Le sol s’amollit sous ses pieds ; le tapis signalant l’approche d’un carrefour. Il s’arrêta, la canne contre sa poitrine, laissa défiler les voitures vrombissantes dans la chaleur de l’été et reprit sa marche vaillamment, balayant tout de la pointe de sa canne. Ça l’amusait de faire râler les passants, d’entendre rire les enfants. La circulation incessante des quais, les marteaux-piqueurs morcelant le bitume des voies rapides en travaux lui donnèrent mal au cœur. Il monta dans un bus, s’assura du numéro et indiqua au chauffeur son arrêt : CHU Saint André. Il s’assit sur le premier siège, plia sa canne et sombra dans ses pensées.
Le téléphone sonnait. À demi endormi, il avait attrapé le combiné par terre.
— Marc ? J’ai besoin d’argent. Tu es ma dernière chance.
— T’es où, Sandrine ?
— Roissy.
Elle lança un coup d’œil à Julie, assise à califourchon sur le gros sac noir qui contenait tous leurs biens.
— J’ai pas une thune pour rentrer à Bordeaux.
Il lui avait épelé l’adresse de l’appartement qu’il avait loué pour trois semaines, puis s’était levé et avait préparé du café. Dans le RER, Sandrine appréhendait une montée de contrôleurs à chaque arrêt. Les portes refermées, elle se félicitait de ne pas avoir perdu le numéro de téléphone de Mademoiselle Desrosiers et relisait sur sa main : 10 rue André Barsacq, Métro Abbesses. Elle avait frappé à la porte plusieurs fois, des grands coups désespérés, avait répété de sa voix rocailleuse combien elle était contente qu’il soit ici, et pas à New York. Il l’avait prise dans ses bras, avait serré son corps faible, osseux, fragile contre le sien.
— T’as maigri ?
Elle s’était dégagée, avait fait quelques pas.
— Ça se remarque tant que ça ?!
— Non…
Il se demandait si elle avait replongé.
— On a mal bouffé au Maroc ! À court de thunes. J’en ai demandé à ma mère… C’est finalement arrivé ! On a pu sauter dans un avion…
Il la sentait sur la défensive, traquée, ses phrases aux syllabes atones comme si ses mots avaient perdu des voyelles, tournaient en rond.
— J’ai maigri, vraiment ? Putain, ma mère va flipper !
— Tu veux un café ?
Sandrine but son café d’un trait, debout.
— Elle va le voir ! Putain de Maroc. On s’est fait coffrer ! Putain de monde ! Tu peux crever ! On y va ?
L’escalier vétuste sentait le salpêtre et le bois rogné. Sandrine traînait les pieds. Il percevait au rythme de ses pas, à sa voix épuisée, une faiblesse physique alarmante…
— Et Julie ?
— À l’aéroport, avec nos affaires.
Devant la BNP de la place des Abbesses, il lui remit sa carte bleue. Il n’y avait pas de distributeur en braille dans le quartier. La machine cracha les billets en une seule fois avec un bruit de photocopieuse à grand tirage.
— Six cents, ça va ?
Il acquiesça.
— J’te les rendrai. Putain, Marc, tu m’sauves la vie. Putain, tu peux pas savoir…
Elle l’embrassa de tout son être, comme si c’était la dernière fois, puis son corps se raidit d’un seul coup et elle se dégagea.
— Faut que j’y aille. Julie m’attend.
Sandrine traînait toujours avec des mineures sans famille, adolescentes aux voix brisées par la fumette, aux phrases fuyantes…
— Tu veux un ticket ?
Elle accepta.
Il était descendu avec elle, avait écouté ses pas s’éloigner, ses talons plats tinter comme des chaussures de verre dans le couloir souterrain.
— Monsieur, CHU Saint André… Votre arrêt, MONSIEUR !
Il sursauta, s’excusa auprès du chauffeur et descendit. Sur le trottoir, il déplia sa canne, en pointa l’extrémité vers la droite, et toute sa silhouette s’engouffra dans la même direction.

***

Marc montra une pièce d’identité. On lui remit un masque, des gants qu’on lui conseilla de porter et on l’envoya chambre 301. Il se fit confirmer le numéro de la porte par une aide-soignante aux pas traînants et à la voix lasse.
Il n’entendit rien, puis au bout de quelques secondes, une faible respiration s’éleva parmi de brefs écoulements d’oxygène ou de liquide. Il appela plusieurs fois.
— Y a quelqu’un ?
Il resta immobile dans la pièce surchauffée, sans réponse. Il se dirigea vers la faible respiration, balayant prudemment le sol devant lui. La canne heurta une tubulure en métal. Il s’agrippa à l’objet, en suivit la courbe de la main, une chaise. Il la traîna avec lui, les caoutchoucs couinaient au contact du sol. La respiration se rapprochait. Il posa la chaise, s’assit. Une forte odeur qu’il n’arrivait pas à définir le mit mal à l’aise.
— C’est moi, Sandrine.
Sa main tâtonnait sur le lit et rencontra un bras. Il réalisa qu’il n’avait pas mis les gants. Tant pis. Il resta immobile à écouter. Le goutte-à-goutte et les cliquetis des machineries gargouillaient comme des estomacs vides.
La main posée sur le poignet osseux, figé, il pleura, non pas pour elle, mais sur lui. Sur son adolescence heureuse. Avec elle, il ne s’était jamais senti handicapé, mais drôle, intelligent, passionné. Sandrine ferma sa main sur la sienne. Les doigts noueux pressaient sa main faiblement.
— Marc.
Sa voix de condamnée à mort le fit trembler. Il réalisa combien elle lui manquerait. Elle ne parlait plus, il garda sa main dans la sienne une bonne heure, sans voix.

***

Mademoiselle Desrosiers en tablier bleu époussetait les meubles du salon avec un plumeau quand Marc sortit de sa chambre. Il l’embrassa, sentit les plumes lui chatouiller la paume droite.
— Prends une femme de ménage, avec l’argent que…
— Pour qu’une étrangère voie ma crasse ! Impossible.
— Prends une aveugle !
Mademoiselle Desrosiers rit. Elle força son fils à s’asseoir dans l’une des bergères, puis s’installa dans la seconde. Il se laissa faire, cajola de la paume les accoudoirs, vérifia l’assise.
— Du beau bois. Bien patiné ! Du lin ? Il faut du grain plus épais. Du chanvre par exemple. Qu’est-ce que tu en dis ?
— Ça les sortira de leur vocation de bonbonnière !
Il prit sa canne et quitta la maison tandis que Mademoiselle Desrosiers déplaçait les bergères afin d’atteindre du plumeau la nouvelle pendule en bois de chêne.

***

Marc entra dans la chambre qui sentait le produit d’entretien industriel et l’éther. Il fut surpris d’entendre une autre voix.
Une femme aux cheveux blancs, tirés en arrière, assise près du lit de Sandrine, referma le livre ouvert sur ses genoux. Les blocs de pages s’empilèrent d’un son mat.
— Florence Tournier, lectrice bénévole.
Elle se leva, tendit une main que Marc ne prit pas et, le bras suspendu, poursuivit, décontenancée.
— Je fais partie de l’association Act Up. Tous les jours, je lis une heure au chevet d’un patient.
Elle serra le livre, trouvant une opportunité d’occuper sa main tendue, et fixa les lunettes de Marc.
— Qu’est-ce que vous lui lisez ?
— Erik Orsenna.
Marc éclata de rire. Se reprit, s’excusa. Sandrine haïssait cette littérature, les romans tricotés par la bourgeoisie française, grande ou petite. Elle n’aimait que Céline et les chansons interprétées par des actrices comme Bardot, Jeanne Moreau, Adjani. Le reste, c’était sans vie. Des petits arrangements coquets, des tues l’ennui pour employés de bureau. La lectrice se racla la gorge.
— J’avais fini.
Elle tendit de nouveau la main. Marc ne bougea pas.
— Vous pourrez consacrer plus de temps à vos autres patients. Je viendrai tous les jours cette semaine.
— Vous êtes de la famille ?
Elle trouvait que ses couleurs vestimentaires présageaient peu de goût pour la littérature et l’art en général.
— Mieux. Je suis son meilleur ami.
— Les malades ont tellement besoin d’être entourés d’amour, de mots, de paroles.
Elle s’effaça comme ses phrases, avec douceur et dévotion.
La porte couina sur ses gonds. Marc se laissa tomber sur la chaise, rit de nouveau, nerveusement cette fois. Sandrine rassembla toutes ses forces et dans un seul souffle dit :
— Orsenna, tu sais, quand on entend plus très bien, ça décoiffe.
Sandrine gardait son sens de l’humour. Cela le rendit heureux. Il laissa sa main voyager sur le drap, rencontra le visage de Sandrine. Sa peau avait toujours senti le cuir fraîchement tanné et avait la finesse de la soie naturelle. La soie s’était desséchée, l’odeur avait viré. Tout son corps suintait la morphine. Une odeur âcre et froide qui l’effraya.
Sa mère lui avait appris à écouter les tissus se froisser sous ses doigts, à les sentir, à en déterminer le nom par leur épaisseur, la souplesse ou la rigidité de leurs fibres. Elle-même reconnaissait une matière les yeux fermés comme le vigneron nommait les cépages d’une gorgée sans regarder la bouteille. C’était une histoire de connaissances, d’écoute, d’intuition. Les tissus parlaient comme les arbres, les fleurs, les plantes, les animaux, les personnes. Tout parlait dans le monde, mais peu écoutaient ce bavardage incessant. Au magasin, pendant les grandes vacances, Marc écoutait les femmes s’échanger les mesures, les lames des ciseaux fendre la toile tendue, les voix pleines d’assurances des habituées et des couturières professionnelles dont Madame Desrosiers connaissait les noms, les adresses, les goûts sur le bout des doigts. Il avait même tout un été travaillé au service des livraisons. Dans l’air étouffant des sous-sols, il transportait les longs rouleaux jusqu’aux camions qui ensuite bringuebalaient dans la ruelle pavée semant derrière eux un charivari métallique.
D’un pouce, Marc lui massait le front.
— Je suis là, Sandrine.
Elle ne comprenait pas comment elle avait atterri dans ce désert. Ce n’était pas elle qui quittait le monde, mais le monde qui l’abandonnait. Elle sentait le poids d’une main. Chaude comme toutes les mains qui s’étaient posées sur son corps, l’avaient parcouru parfois en hésitant, parfois comme si elles avaient été chez elles. Des mains qui l’avaient fait jouir, qui l’avaient quittée aussi… Elle avait envie de saisir cette main, de l’emporter…
Son centre se déplaçait comme une avalanche, se déformait, elle qui avait toujours été le centre de tout. Elle ne s’était pas accrochée à la drogue, mais la drogue s’était accrochée à elle, désespérément comme les filles qui l’avaient aimée, comme Marc, comme les voyages qui l’avaient toujours prise tout entière. Elle perdait la vue, n’entendait plus que les sons aigus, les sons qu’elle avait toujours trouvés désagréables et auxquels elle s’accrochait aujourd’hui. Elle refusait d’être vue dans cet état.
La main moite, couvrant son front, lui échappait. Elle sentait tout l’univers se déplacer péniblement hors d’elle, hors du champ dans lequel elle avait toujours grandi. Son corps tremblait, grelottait devant l’immensité du désert tandis que la main chaude amie, lui parlait :
— Tu te souviens des petits trous noirs dans lesquels on s’assoupissait, des coins d’ombre où l’on se rafraîchissait, se reposait. Des cristaux rouges que l’on traversait, épousant leur couleur, pour voler vers le soleil qui se levait. Des bâtonnets qu’on suivait sur la pointe des pieds lorsque nos parents dormaient… On arrivait au centre. Un lac, noir comme un miroir, où nos sentiments se confondaient avant de se refléter clairs et limpides sur l’onde brillante de la nuit. Tu t’en souviens, comme c’était doux de s’enfoncer dans le puits noir du centre de l’œil, de rêver à nos vies d’adulte et de s’embrasser de l’autre côté, la où le flux et le reflux de la Garonne sonnaient comme des poches de supermarchés que l’on ouvrait, défroissait et remplissait…
— Ouvrait, défroissait et remplissait… exhala t-elle du faible volume de sa voix.
Du bout des doigts, Marc parcourait les traits du visage de Sandrine à la manière du chineur qui cherche à détecter les éventuelles ébréchures d’une carafe en cristal. Il déposa un baiser sur l’arête de son nez.
— Je t’entends, Sandrine.
Marc, pensa-t-elle dire, tu es venu.

***

Marc entra au 86 Mercer Street. Un air glacé de climatisation le rafraîchit. Il fit quelques pas, le volume de la musique et des conversations indiquaient que l’endroit était encore vide. Il tâtonna avec sa canne et se dirigea vers le bar au son du shaker qu’un barman secouait avec une vaillante énergie. Il buta contre un tabouret et aussitôt que le shaker s’arrêta, demanda la direction des toilettes.
Il grimpa, guidé par la rampe métallique. En haut de l’escalier, la musique doubla de volume. Il poussa une porte, une autre… Libre. Des clients s’esclaffèrent.
— I see your dick, Brian! Dam fucking small !
— Stop jerking around, asshole ! You can’t see me. No way. I seeeee youuuuu.
Il ne comprenait pas le sens de cette conversation ! Il remonta sa fermeture-éclair, se lava les mains et redescendit au bar. Assis sur un tabouret, il plia sa canne, la glissa dans la poche de sa veste mauve et commanda un Cosmos.
— Hey !
Elle s’approcha vers lui traînant un tabouret en le faisant crisser sur un pied, le caoutchouc devait manquer.
— Nice to see you !
— Mais, c’est man playsir !
Il y avait un peu d’insécurité dans sa voix. Peut-être parce qu’elle parlait une autre langue dans sa ville… Elle commanda la même chose que lui, s’amusa de la combinaison improbable pantalon vert et veste mauve.
— Tu aimes ce bar ?
— Du Stark ? Ça se reconnaît aux sons. Mobilier métal et verre. Beaucoup d’espace. Résonances dues à la hauteur de plafond.
— Comment ça fonctionne dans les toilettes ?
— Quand on verreuille la porte de verre d’une toilette, le verre devient tronsparent et on voit les gens entrer, sortir, se laver les mains, sans être vu !
Marc repensa à la conversation qu’il avait entendue. Lyne attrapa son verre triangulaire des mains du barman et but une gorgée. Elle était gênée. C’était idiot ces toilettes, ça n’avait pas d’intérêt pour lui. Elle regrettait de lui avoir donné rendez-vous ici. Elle regarda les lèvres fines de Marc se poser sur le verre, les joues se hachurer contre les bords de ses lunettes noires, les fossettes s’étirer, le verre s’incliner. C’était mystérieux un visage sans regard. À la façon déterminée dont il posa son verre sur le zinc, elle douta de sa cécité. Marc se tourna vers elle, surprenant sa pensée.
— Les voyants ont du mal à croire qu’on peut voir sans être vu… C’est parce qu’ils vivent sous un regard permanent.
— Et tu ?
— J’écoute.
Lyne observa un groupe de quatre yuppies entrer, croisa les jambes.
— What about your friend in the hospital ?
— Elle est morte.
— I am sorry. Désolée.
— Elle ne voulait voir personne, ne supportait pas de donner en spectacle sa dégénérescence physique. Elle-même ne voyait presque plus.
Il reprit son verre, en renversa un peu en le soulevant, puis le garda serré contre sa poitrine.
— On avait un jeu quand on était ado, on s’imaginait voyageant dans l’œil de Dieu…
Le shaker du barman swinguait au rythme de la musique, les amateurs d’Happy Hours s’agglutinaient au bar. Marc éleva la voix pour se faire entendre et surtout parce que la vodka du Cosmos commençait à lui chauffer la tête :
— Tu ne t’es jamais demandé de quelle couleur il était ?
— Quoi ?
— L’œil de Dieu.

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