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FilocheEric

Sur Paname, On Lave Son Linge Dans La Saignante !

I – De la part du Commissaire Lucas, bien le bonjour M’Sieurs-Dames !
II – L’accalmie, pas de distribution de pruneaux !
III – Le Trois Dents se déchausse !
IV – L’épilogue
V – Finish

I – DE LA PART DU COMMISSAIRE LUCAS, BIEN LE BONJOUR M’SIEURS-DAMES ! (dans lequel que j’vous dis ce qui se trame)

Les deux hommes patientaient devant un Lavomatic dans lequel se croisait la jeunesse du quartier. Bon quand j’vous dis la jeunesse, j’vous cause de ces petits morveux qui s’y donnent rencard à des heures où les grand-mères ont sifflé leur petit bol de lait avant de se pieuter. Depuis 1961, oui bien deux ans maintenant que sur Paname les premières laveries ont poussé comme des champignards, par le jeu du bouche-à-oreille, c’est devenu l’endroit à la mode pour les poules d’un soir et les fistons à mémère qui veulent perdre leurs petites manières pour y ressortir en arborant des vertus d’homme d’action.

Je dévale l’escalier avec la môme, nous sortons de son immeuble, un petit brouillard convole à la nuit. Les deux hommes qui se tapaient la semelle à la buée des tambours du libre-service nous remouche et nous épluche dans le reflet de la vitrine,…, un troisième est dans le bazar qui me reluque plus que les autres, il me reconnaît,…, nous allongeons la foulée,…, les gonds grinçants de la lourde de la blanchecaille nous avisent du trio qui nous arrive sur les endosses. Un œil derrière, les galurins baissés, les gus nous emboitent le pas, ils nous collent au derche et ce n’est surement pas nous exhiber des slibards propres. Côte à côte, nous tournons le coin de rue, nous nous heurtons à un couple qui se roule des gommes. Ma MG est toujours là, elle fait sa star sous un lampadaire fébrile, l’éclairage vacille, la lumière tremblote de l’éclat de l’ampoule fatiguée, un pas plus pressant rétorque à la désinvolture de la galante grelottante, dans une expression empressée, je lui ouvre la porte côté passager, elle referme sa veste sur un bouton filoché, puis retrousse sa robe et la rassemble sur des genoux en X, puis se laisse choir en gaussant, remuant du valseur et ajustant toutes ses nippes, la porte claque. J’enjambe ma portière, le sourire attentif sur le Neiman, un quart de tour de clef, un crachin de fumée refoule derrière une capote repliée, une paire de doigts vigoureux libère la mâchoire des freins pour des gommards fumants et nous voilà presque soulagés, réconfortés en démarrant. Les autres ont faits demi-tour et courent vers leur tire. Nous quittons la rue, le quartier, le dernier terrain vague où rougissent des mégots derrière des bosquets. Au premier abord, on a semé les autres.

Au fait,…, vous vous demandez ce que je peux bien foutre à cette heure-ci dans une embrouille pareille ? Ça vous taraude l’oignon, vous titille les papilles, vous inflige un dessèchement du poireau pour vous messieurs et un égrainage du persil pour vous Mesdames. Un peu de patience mes agneaux, je vais vous le souffler dans les esgourdes de suite. Mais, bon Dieu d’bon Dieu ! Laissez-moi reprendre mes esprits, me tranquilliser du volant, me ré-oxygéner la cage à soufflets au venteux ! Vous ne voudriez pas que je clapse dans un accident de la route ! Quel savoir-vivre avez-vous ?

Donc vl’à les choses comme elles sont ! Dans l’après midi, dans le bocal à flicaille, j’avais reçu un coup de bigot d’une gosse qui s’était mise dans de sales draps. Je l’avais connu au cours d’une affaire en Bretouze, à l’époque, je lui avais sauvé les miches d’un destin funèbre. Peu de temps après, elle avait rappliqué sur Paname pour être casée par un suce larbin au service d’une bonne famille. De boniche, elle besognait maintenant comme danseuse dans un cabaret du côté de Pigalle dont le proprio était un certain Frantz Papillon dit le Trois Dents, un pèlerin d’Alsace arrivé après-guerre. Cet alsaco est l’un de ces patrons de bordel, un de ces maquereaux de profession qui naviguent dans le quartier en faisant la pluie et surtout le mauvais temps. Donc Charlotte, puisque la môme se prénomme ainsi, avait surpris dans le burlingue du premier protagoniste muni d’un crucifix à ressort, en l’état son dab, oui un flingue fumant en pogne tandis que le second protagoniste, un de ses officiers trop zélé, crevait avec un pruneau dans le coffre à boyaux. Les sbires de la bande, à l’œil jouissant, lattaient le macchabé pour s’assurer qu’il avait bien passé l’âme à gauche. Dans la pièce, tout était en valdingue, il y avait du avoir de la baston, elle n’avait pas pu s’empêcher de voir des caisses qui s’étaient fracassées en dégueulant de l’artillerie. En tremblant encore, elle m’avait raconté qu’avant sa dernière montée sur scène de la soirée, elle avait entendu, planqué dans le rideau, le taulier donné ordre de la faire taire, donc sous entendu, de lui faire cracher son extrait de naissance pour ne pas qu’elle mange le morceau. Du coup dans la salle du lupanar, la gente masculine d’un certain âge, ces vieux qui ne bandent que par parcimonie avaient dû être bien déçus du spectacle car avec ses cliques et ses claques, elle avait mis les voiles sans attendre et m’avait appelé dans la foulée. De mon côté, seul comme un rat crevé, la fin de soirée s’annonçait aussi réjouie qu’un marseillais qui allait chanter la marseillaise en breton, donc j’avais accouru pour me retrouver bras dessus bras dessous avec la Charlotte. Voila en quelques bafouilles l’histoire, et puis il faut que j’vous dise que,….

…., merde, une Traction déboule et nous suit plein phare, la route est étroite, sombre, d’un côté un petit taillis laissant apparaître les éclats d’une pleine lune que furtivement entre les branches et de l’autre côté un chantier bordant le bord de Seine, les nids-de-poule nous préconisent un petit soixante-dix.

-Allez double ! Agitant du bras pour que l’autre qui me colle la semelle depuis quelques minutes passe sans faire d’histoire.

Je ralentis, me colle à la berne, la môme se retourne, elle refait signe de la main à la bagnole de passer, elle ralentit aussi. Il ne m’en faut pas plus pour appuyer à fond de droite pour décarrer aux impétueux de la loupiotte, je prends un bon trois cent mètres d’avance. Ma MG est rappelée à l’ordre par les trous de la route, je fais un sursaut, un écart nous jette sur le trottoir, la direction se durcit, une roue bien conciliante s’enfonce dans le caniveau, l’autre plus téméraire nous ramène sur la chaussée, ma tire reprend du mordant, elle reprend son ronron docile.

-Je les reconnais, c’est les hommes de Frantz ! M’harponnant la cuisse.

Déjà, il nous rattrape pour nous tamponner le pare-chocs. La môme se prend le tableau de bord en plein front, je me cramponne au volant, j’accélère, le moulin ne se fait pas prier, le rétro surveille nos arrières tandis que je contrôle le devant pour ne pas nous foutre en l’air, un virage, extinction de feux, je m’engouffre dans un chemin, je cale. Les autres passent à toute allure, un des gars à la tronche par la fenêtre avec dans une paluche un flingue et dans l’autre sa couvrante qu’il tient sur une caboche à sale gueule.

**

On rejoint le 36 tranquillos à la papa,…, la môme s’écroule, je la pieute dans une cage dorée du violon pour le restant de la nuit, moi les panards sur le burlingue, je tente d’en piquer une sur chaise rembourré avec des noyaux de pêches.

II – L’ACCALMIE, PAS DE DISTRIBUTION DE PRUNEAUX ! (dans lequel que j’vous déballe le périple de la journée)

Réveil dans la raideur, la crampe,…, petits bruits, grattements, ça y’est, c’est des bestioles à poil qui débarquent du plancher pour me servir le caoua du matin. Un œil balayant le sol avant de poser un orteil sortant d’une chaussette. Rien ! Ce n’est que la souris de la veille qui remonte de son cachemite de luxe.

-Il est huit heures ! Posture cambrée dans l’encadrement de la lourde.

-Ca va ?

-J’ai mal aux reins ! Dit-elle d’une petite voix tentante avec un qui ne tarde à devenir des dispositions plus corporelles collée à la moulure.

-Humm ! Houai ! Comme un puceau qui agiterait devant un porte-jarretelle pour la première fois.

Myope comme une taupe, je ne sais pas ce qu’il s’est passé la veille au soir, c’est bien la même Charlotte d’antan qui est planté là devant moi. Aurais-je une cataracte naissante ? La môme a bien changé depuis la Bretouze, elle doit se conditionner un entraînement au quotidien, c’est beau la rigueur du travail bien mené. Grand timide que je suis, insoutenable, excessif, insupportable, j’ai la bobine qui faiblit. Contre toute volonté, je ne peux que subir une noyade dans l’échancrure encore sauvage d’une robe de chez Roberto Téton ; Oui, grand timide, si vous le gobez, mais audacieux de surcroît car je m’engage dans une descente sans grappin dans une guêpière à vous filer le bourdon, un guêpier fourré à l’onctuosité alléchante. Puis dans le contrebas, deux genoux jouant la connivence intelligente, un futur accord tacite afin ne pas faire caduc, deux mollets ronds, fermes, harmonieux, une peau chatoyante qu’on envie d’effleurer, de caresser, d’embrasser avec délicatesse. Et pour finir, deux chaussettes de fines laines viennent s’engouffrer dans une paire de bottillons qui font leur équilibre sur la pointe. Elle s’avance, le contre-jour du soleil qui se pointe dans les vitres me révèle un envers qui vaut bien l’endroit, un châssis Messieurs. Je vous dis que ça ! D’où vous êtes, sûr que vous ne pouvez pas apprécier ce déhanché, houleux à vous donner le mal de mer.

-Bien dommage pour vous Messieurs !

-Comment ? Évidemment, elle n’entrave que dalle puisque c’est à vous, mes vigoureux brouteurs de mots que j’cause. Pour vous les épouses de bonne famille, n’y voyez pas d’arrogance de ma part.

-Non rien, je parle tout seul ! Je lui rétorque.

Je vous avoue qu’en d’autres circonstances, j’ai l’outil joyeux qui donnerait des ordres d’assaut, c’est un dur de dur, plein de courage, qui n’a pas les chocottes d’aller au fond des choses, mais pas le temps, pas l’endroit pour une chorographie physiologique multi-position. Il faudra qu’elle revienne un autre jour pour me montrer son ouverture d’esprit.

Un coup de gueulante à travers la cloison du burlingue d’à côté. Pourquoi ce vacarme agacé me direz-vous ? Bien c’est histoire de casser l’ambiance devenue trop charnelle qui est en train de s’installer et d’avoir le scrupule tranquille, les arguments en pudeur qui tiennent la route avant d’aller convaincre le Trois Dents de se foutre les pinces tout seul.

-Marlot, tu te rancardes sur un certain Frantz Papillon qui a une baraque de striptease sur Pigalle !

Je me sens un peu gêné, l’autre ne me quitte plus du regard ! Pour sûr mes agneaux, cette nana ne snife que l’odeur du maquereau dans l’étalage de son pince-cul, alors pour une fois qu’il y a du saumon en papillote au menu. Alors pensez-vous !

Un instant, une poignée de trotteuse, un dix minutes de coiffeur, pas de retour de notre subordonné, un bond dans la pièce à côté pour voir de ce qu’il en est. La hiérarchie ne fait plus son œuvre d’affolement de nos jours. Notre Inspecteur Chefff Marlot a les panards en croix, le feutre en arrière laissant apparaître largement quatre cheveux frontaux prenant racine à la même souche comme un ramasse feuilles mais sans manche en bois, le manche c’est le Marlot de ses un mètre cinquante-deux. A s’en battre la paupière, ca bouge du côté des mirettes sans grande synchronisation, pas d’affolage devant son boss qui ne le surprend plus à piquer la ronflette. Accoutumances, dispositions à l’assoupissement qui sont, selon lui, dans ses attributions et néanmoins privilèges.

Je lui latte la bancale.

-Marlot au lieu d’admirer ton auriculaire fellatoire jauni par ton organe auditif ! Il vient de curer une de ses à cages à miel.

-Ben quoi ! S’essuyant sur son gilet sans parfaite gêne.

-Donc, si tu n’as rien d’autre à te curer, dis-moi si tu as eu des tuyaux sur le gus ?

-Hum mm ! Grognement typiquement Marlotien que l’on dérange en plein rut. Je vous rappelle au passage que le rut est un état physiologique des animaux qui les pousse à l’accouplement. Marlot, ce qu’il le pousse, ce sont les à-coups.

-Et alors ?

-On n’a pas vu ton gars Papillon depuis hier dans son fourbi de Pigalle ! Je dirais ! En me balançant un dossier.

Marlot ! Marlot comment vous dire, Marlot, c’est un hominien toujours mauvais pied et mauvais œil, c’est le cousin à casse bonbon, l’éternel planqué du service, l’aisance et la satisfaction depuis trente ans dans un costard d’inspecteur qui d’ailleurs ce dernier lui aussi doit avoir ses trente piges de service.

– OK, garde un œil sur la donzelle !

**

Voilà une journée passée comme l’éclair, j’ai fait une planque devant le bordel du trois Dents, j’ai navigué dans les quartiers malfamés en quête de notre taulier, j’ai zoné pour un temps bref comme un camelot dans les rues de Paname. Je ne peux pas dire que la recherche a été fructueuse, je rentre à la bicoque.

Un veston jeté sur le paddock, d’une curiosité flicarde, je soulève le rideau de ma piaule. Adossé sur le mur d’en face, y’a un miché avec une tronche de fion, une tronche à sucer des suppositoires, un gars désavantagé de la bobine, une poule l’aborde, quelques contenances de contrariété, elle a dû se faire jeter car le gars se débine en allumant une cigarette au coin de la rue, c’est un des gars du Lavomatic, la grue continue son chemin de ronde comme chatte en chasse puis disparaît dans l’obscurité, lui aussi a disparu, pas le temps d’aller lui souffler causette. Quelques minutes, plus rien ne se passe, le rideau retombe.

Histoire de me dégauchir de cette journée, 11h30 à la breloque, plus officiellement 23h30 à l’horloge parlante, je me couche.

Bonne nuit M’Sieurs-Dames !

III – LE TROIS DENTS SE DECHAUSSE ! (dans lequel que j’vous déballe le périple de la soirée)

Le petit frimas du matin ne me fait pas du tout frimer, ça annonce la bonne caillante pour la journée, la stalactite nasale en suspension. Au coup d’œil, c’est un hier pareil au même sur un lever de rideau d’une des artères de Paname. Un pareil au même que la veille, de l’avant-veille et sûrement du demain, du surlendemain. Une rue, une martyre, une venelle citadine qui subie la routine de ses autochtones sauvages. La vie me donne cet ordre, simple et toujours attendu, aller du taf. Mais pas le temps d’aller plus loin, de me retourner, une accroche d’une endosse me déséquilibre en arrière, je reçois une châtaigne en pleine poire, j’en reçois une autre dans l’estomac. Je tiens encore sur les quilles, ce n’est pas deux bogues qui vont me mettre groggy aussi vite. Je reprends mes esprits, après une droite de la gauche, un coutelas tombe, j’attrape par le revers de col ce déplaisant Monsieur, une manchette et un grand coup de boule l’accule dans des casiers qui jonchent un côté de la rue. Ma cavalière me tient le bras, je la tire d’un coup, virevoltant sur la pointe d’un panard, le gus fini sur la route pour embrasser sans retenu un bus de passage. Pas beau à voir, sous le choc une de ses jolies mirettes vient de gambader hors de son orbite. Un gardien de la paix en patroque arrive en courant, je lui explique le topo, il prend la suite de l’affaire. Ca commence à sentir la choucroute à plein pif, c’est l’heure des visites à domicile.

**

L’immeuble du Frantz a de la classe, le Papillon papillonne dans l’opulence Haussmannienne. Au claquement de la lourde, voilà le rideau de la bignole qui se trousse à la porte-fenêtre, une verrue poilue se colle au carreau de la conciergerie.

-Qu’est-ce que c’est ? Par le passe-plat à courrier obturé par deux roberts spongieux comme un camembert coulant de la boîte.

-Bonjour M’dame la concierge !

-Oui, bonjour !

-Monsieur Frantz Trois Dents, SVP ?

-Connais pas !

-Et un certain Papillon ?

-Troisième étage, à gauche ! Essuyez-vous les panards sur l’tapis !

Les vieilles marches de bois craquent sous chaque enjambée, sur le pallier la porte reste impassible à mes coups.

-Il n’est pas là ! Une sortie impétueuse du rez-de-chaussée pour l’enflammée de la mamelle.

-Et alors, il fallait m’le dire d’entrée !

-Peufffffffff…, si vous m’aviez demandé ! Persifleuse à tout va.

-Ils ont pris leur baluchon et ils se sont faits la malle sans me payer la piaule ! S’enfournant les pognes dans une blouse crasseuse.

-Ha ma bonne dame, y’a plus de moral de nos jours ! Me foutant bien de sa bobine.

-Les enfants de salauds, ils vont me le payer si je les r’trouve !

Je laisse la vieille ronchonner,…, la rue à traverser, je me jette dans le bistrot d’en face pour bigophoner à la maison.

-Houai ! C’est Marlot dans ses bonnes dispositions.

-Marlot, c’est moi ! Aux allures d’un vieux couple, vous vous dites sûrement, ce n’est pas faux mais toujours en tout honneur ! – Jette un œil dans le dossier du Trois Dents et dis-moi si y’a une autre adresse d’indiquée ?

-Minute M’Sieur Lucas ! Me fait le circoncis du langage.

-Grouille !

-Donc, dans l’accordéon, pas grand-chose mon Lucas, le gars s’est fait pincer deux ou trois fois pour des bricoles, pis c’est tout ! Il souffle comme un bœuf dans le combiné. -Si, y’a sa bonne femme qui a une bicoque au Pré Saint Gervais, ça touche chez Boiteux Marbrerie.

-Ok, j’vois où c’est !

-J’viens ti avec toi ?

-Yes, tu me rejoins là-bas mais tu attends, tu y seras sûrement avant moi !

-Houai ! Houai !

-T’as compris Marlot ? Tu me guettes la baraque et tu m’attends !

-Houai M’Sieur Lucas ! Je dirais !

-D’ac, je te rappelle si…. Tonalité au fond à droite, pas le temps de lui dire de faire gaffe.

**

Il ne me faut pas plus de deux plombes pour y bitumer. Un grand portail est ouvert, la Traction est là, les tireurs fous de la fête foraine à Neuneu sont à portée de flingue. Je m’avance dans la cour gravillonnée, ça devait être une belle baraque jadis car vu son état, elle a dû se laisser aller au malheur d’un abandon. Moteur tournant, un camion chargé à bloc de caisse en bois est à l’entrée du manoir, je soulève la bâche, on dirait des caisses d’armement.

Pas d’inspecteur chef dans les alentours, quel corniot, il a dû encore se paumer en route. Tant pis, j’y vais, quelques marches de granit, une poignée pendante fait retentir la cloche qui me fait vibrer le tympan comme le bourdon d’un 38 dans des esgourdes engourdies. Au travers du vitrage, je vois arriver une porte de prison nippée en pingouin patinant sur deux pièces de toile. Pour sûr, il ne risque pas de se faire une tendinite vu la vitesse que luge la patineuse. Il m’ouvre, il est surpris de me voir, il fait un pas en arrière et se ravise sans me demander quoique ce soit. C’est un type avec une calebasse en peau de fesse, deux étagères à crayon bien plaquées, un porte pipe de babouin, pis deux bacchantes dans le prolongement de cicatrices. Une sale gueule !

-C’est par-là !

Cette taule est dessus dessous, je traînarde de la patte dans un long couloir pour zyeuter les lieux. J’arrive dans une salle à manger, puis le clac de la lourde met fin à la visite, pas de pourboire pour le guide. Comme dans un mauvais polar, je me retrouve dans une souricière meublée de rats alsacien, le Papillon est en train de casser la croûte. Le pingouin qui a dû le servir me souffle dans le cou tant il me colle, adossé à la cheminée, le gars avec sa bobine de fion est là aussi, il a une carrure d’ablette, en me voyant, il rit comme un calendos entamé.

-Otto ? En direction de mon amoureux d’un jour qui hausse les épaules.

C’est le jeunot qu’il attendait, il pensait qu’il m’avait occis dans leur traquenard.

-Avant d’essayer de seriner la flicaille, assurez-vous de la carrure de votre gars ! Ils viennent de comprendre que c’est le Otto n’est pas sorti vainqueur aux jeux de la rapière.

-Mais c’est …. ! En me regardant fumasse.

-Houai, Lucas ! Commissaire Lucas mes agneaux ! Héroïque le Lucas, n’est-ce pas ?

Mon entiché d’amour me colle un gnon dans les reins, je perds mon équilibre, je vacille, et l’autre, l’ablette prend le relais, me surprend, me file avec un coup de genou dans le buffet m’obligeant à reluquer ses affreuses godasses.

**

Compte tenu de la confusion quasi-générale, sans grand étonnement, je me dois de vous préciser M’Sieurs-Dames que je n’aurais pas dû jouer de la subtilité avec ces apaches, j’aurais dû sortir mon flingue et causer après. Je suis plié en deux, une paluche sur la cage à soufflets et l’autre sur un pif saignoteu. Tant bien que de mal, je me remets d’aplomb me faisant aider par le dossier d’un fauteuil.

Ça gémit dur dans la pièce d’à côté, c’est bouclé, un coup d’épaule, le bois est chanci par l’humidité, ça cède. Mon gars Marlot est bâillonné, il a les palettes et les paturons ligotés comme un sauciflard ou pour les plus goinfres d’entre vous, un rôti lardé prêt à passer au four !

-Te v’là quand même Lucas ! Banane jusqu’aux esgourdes après lui avoir enlevé le bouchon à jactance.

-Qu’est-ce que tu fous là, qu’est-ce qui t’es arrivé ?

-Comme convenu, je t’attendais dehors et pis plus rien jusqu’à s’que tu m’trouves !

-Mon pauvre Marlot, y’a bien qu’à toi que ça arrive ce genre de truc !

-La vermine !

-Il faut les rattraper ! Viens ! Je vais te mettre au parfum plus tard ! En lui tirant sur les paluches pour le remettre sur les quilles.

Les autres, la bande a filé à l’extérieur, ils grimpent dans le camion qui crache et décarre. Nous courons, mais le camion nous laisse sur place. Dans la cour, il y a un vieux side-car Zündapp kaki, d’un coup d’épaule, j’invite le Marlot à se carrer dans le panier, j’enfourche, un coup de talon, un  » roeuh roeuh vraeummmm  » fatigué crachouille, la roue du tuberculeux ripe sur le gravillon, Marlot se cramponne, on se lance à la poursuite des autres.

On veut les avoir ! Alors on les aura, et on s’f’ra sûrement tuer sur cette machine, et, où, au mieux se faire descendre par les autres, on s’en contrefous !

-Prends mon flingue dans mon veston !

-Arrête de causer, rattrape-moi ces fumiers ! Il en veut mon inspecteur, il me fait penser à un zizi furieux qui se précipiterait sur des porcelaines chinoises !

On s’embarque sur le chemin de halage de la Seine, c’est sinueux, casse-gueule, on chasse dans les virages, les autres ont soulevé la bâche du camion, ils nous pétaradent, je slalome, ils canardent à tout-va, je courbe des endosses, j’ai le menton sur le guidon et mon acolyte rentre la tête dans son double menton, les balles ricochent sur le bitume, le panier de la bécane vient de se prendre une bastos pas très loin des bijoux de famille de M’Sieur Marlot.

-Fais gaffe aux pruneaux mon lapin !

-Nom de dieu ! Ha les saligauds ! En regardant son entrecuisse et en tâtant le matos pour s’assurer que tout était bien indemne.

Les sales-gueules sont à cinquante mètres devant, le singe du panier se découvre, il se met debout, riposte et fait feu.

-De dieu, j’l’ai eu ! Il ne va pas à la messe souvent, mais des  » de dieu  » y’en a à la pelle.

Marlot dans un coup de pétard extraordinaire, ahurissant, prodigieux, fabuleux, oui il faut bien tous ces adjectifs pour ce coup de pétard car mon tireur d’élite louperait une vache dans un couloir. Donc notre chançard nous a fait exploser un pneu, le camion chavire de gauche à droite, se prend le talus côté terre qui le renvoie du côté falaise. Une roue avant passe dans le vide de la rive, l’autre contre-braque, la benne commence à pencher sévère vers la flotte, le cul du bahut dérape sur la berge. Mon gars du fion se cramponne d’une paluche à l’armature et dans l’autre une grenade pour nos pommes, le bahut commence à basculer, puis bascule, mon ablette rit jaune, il lâche la grenade, et dents serrées nous regarde, il se tient des deux paluches, pas le temps de se saluer une dernière fois, il disparaît sans un dernier regard. On entend des frottements puis le camion explose avant de se fracasser dans les remous du fleuve. On s’arrête, le side cale, Marlot me tient par la ceinture de mon futal, je suis penché au-dessus du rebord, le courant ne perd pas de temps, il emmène déjà les débris. Une vielle baraque a frissonné sous le boum du camion, les cailloux tapissent la route. Pas grande gloire dans la disparition du Trois Dents et d’une partie de sa bande, on ne saura jamais s’il avait des acolytes sur Paname, ils devaient bien se procurer les armes chez un fourgue ? Les collègues creuseront le fin fond de ce trafic d’artillerie.

* *

Juché sur le side-car, on remonte sur Paname tous deux comme des braves.

-Hé mollo Lucas, j’viens de gober une mouche ! Grognement Marlotien.

-Ça te fera un amuse-gueule pour l’apéro !

-De dieu, t’es fortiche pour le baratin, mais Lucas, tu drives comme une tante à la retraite ! Ne faut pas le chatouiller de trop près mon little-pensu d’inspecteur d’amour.

Le moteur à son petit caractère, la machine à ses vapeurs, elle ne se laisse plus monter docilement la bougre, elle toussote,  » peuf-peuf « , le moulin bafouille dans un dernier soupir faute d’avoir le réservoir à sec. On descend le pentu à la roulette en aveugle avec un phare blafard.

IV – L’EPILOGUE (dans lequel cette annale nous pète comme un couloir à lentilles)

Au clair de moucharde, je raccompagne en bagnole la Charlotte qui était resté à la maison poulemane sous la garde d’un bricard, garer à quelques pas de sa porte d’entrée, elle descend langoureusement, elle me lance un sourire entendu que je repousse en lançant les gaz en appuyant sur le champignon. Je la regarde s’avancer vers sa lourde. Pas le temps de réagir, une rafale de  » ra-ta-ta-ta  » nous chatouille les oreilles, ils nous mitraillent, ils nous arrosent, des tireurs veulent nous présenter leur sulfateuse pas du tout sympathique. Pas le temps de crier à la môme de planquer ses miches, elle a la tête penchée en arrière sur une des marches, elle vient de cueillir un pruneau en pleine poire, elle gicle le sang qui lui coule sur des cuisses déjà bleues. Je reconnais dans la camionnette un des gars du Trois Dents qui à déjà filée. La MG fait la gueule, un pruneau lui a perforé le capot, elle en boucane de colère et ne veut plus rien entraver. Je descends de la tire, elle est là, je l’allonge sur mon veston, le râle court, une dernière fois, elle leva les yeux vers la cime des arbres mais Dieu ne fit pas un geste dans sa direction.

V – FIN (à la co…, dans lequel que je vous’dis que c’est la fin)

Finish ! Hé houai ! Finish, car je n’avais que quelques feuilles pour vous déballer ma salade, et pis il est de notoriété que dans le petit monde des tauliers, sur Paname, on lave son linge dans la saignante !!! De ce fait, v’là la fin, v’là l’épitaphe de ma nouvelle !!!
Bien le bonjour chez vous, et courage car vous en avez bien besoin !

Votre Lucas

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