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fabie.b

Qui a dit…

Qui a dit ou écrit « La vie est un long fleuve tranquille » ?
Ce dernier devait sacrément s’ennuyer ce jour là…
La mienne ressemble plutôt à la Loire en période de crue.
Imprévisible, irrégulière, capable de vous entraîner dans un courant que vous ne pouvez maîtriser et tout aussi apte à vous bercer dans un flux d’ondulations reposantes.
La Loire, liga, lie, en celte dans le sens d’ « eau trouble ».
Surprenante après chaque méandre.

Ma sœur pense que j’ai de la chance d’avoir une vie remuante.
Sa vie à elle ressemble à la surface d’un étang…
Elle dit qu’il se passe des trucs dans ma vie, même si ce n’est pas toujours les bons, au moins il s’en passe.
Moi, j’aimerais bien partager, parce que je voudrais naviguer par temps clair plus souvent…

Le pire, c’est que depuis que j’ai décidé de prendre tout ça avec humour, de faire rire mes amis, ma famille et mes collègues en leurs racontant les épisodes de ma croisière capricieuse, mon fleuve ne se calme pas.
Au contraire ! Il en ajoute !
Ou il veut rire avec moi, ou il est très en colère que je m’amuse de ses caprices, parce que ces temps derniers, fallait que je sois bien arrimée à mon bateau pour ne pas être jetée à l’eau !

Quand je pense qu’il y a des films qui racontent ce genre d’histoires, pour moi, ce n’est pas un film, c’est ma vie !
Je parie que le premier réalisateur qui lit mon roman, engage Renée Zellweger – Bridget – et le met à l’écran !

Rien qu’hier : une simple journée de vingt-quatre heures. C’est pas énorme dans une vie. Surtout que je dors beaucoup. Admettons même que je me sois levée à dix heures. Ben oui, c’était dimanche, la boulangère passe à cette heure là et je voulais du pain frais pour mon petit-déjeuner.
Ne restait plus que quatorze heures à remplir.
Pas énorme.

Si on retire encore les deux dernières heures de fin de journée – encore, en train de dormir parce que je n’aurais rien d’autre à faire, vu que je dois entrer en clinique l’après-midi – reste donc douze heures à m’efforcer d’éviter les lames et les récifs.
La télévision ! Oui je pourrais peut-être la regarder dans ma chambre. J’y ai pensé, j’ai même acheté le programme : sur la Une, il y a un film de guerre ; la Deux, une émission de variété pour des enfants myopathes ; la Trois, un magazine qui ne peut pas plaire à tout le monde ; la Cinq, un film d’aventures envoûtant ; la Six, un débat politique sur Arte…
C’est le choix de ce soir. Ce n’est pas le mien.
J’aurais aimé une petite comédie tranquille qui vous change les idées et qui ne fait pas réfléchir. Un petit film qui allège la vie juste parce que ça finit bien à la fin.
Y’avait pas, alors j’ai mis des mots fléchés dans ma valise et aussi Psycho-féminin, un hors-série « Comment s’assumer et trouver en soi les clés pour mieux vivre sa vie. »
C’est écrit petit et ça a l’air sérieux.

D’un autre côté je ne peux pas dire que je ne m’assume pas. Je m’assume.
Je suis indépendante financièrement et matériellement depuis mes vingt-deux ans. Professionnellement, je ne m’en sors pas mal. Je suis même indépendante affectivement mais là, c’est une autre histoire et je n’ai pas envie de m’en vanter !

« Trouver en soi les clés pour mieux vivre sa vie. »
Oui, c’est bien ça…
Mais ça aussi, je sais le faire depuis que je me trouve devant des portes à ouvrir, et cela même au plus profond de moi. J’ai même payé des séances de psychothérapie pour trouver les clés. J’aurais payé un serrurier, ç’aurait été pareil. Non, j’aurais fait des économies. J’avais vingt-six ans. Deux fois par semaine, pendant sept ans ! Cinquante euros la séance de vingt minutes, deux fois par semaine, multipliés par quarante-cinq semaines, multipliés par sept ans, ça fait un total de trente et un mille cinq cents euros !
Ouaaah ! Je n’avais jamais fait le compte avant, c’est une somme !
Tout ça pour trouver des clés qui sont en moi et pas sur le divan !!!

Imaginez combien de clés, des vraies, on peut acheter avec une telle somme !
Un beau tas de ferraille à recycler, oui !
Parce qu’il faut savoir qu’il nous manque toujours la bonne, celle qu’on n’a pas !
Sans oublier la vitesse à laquelle on passe d’une porte fermée à une autre. Les sas de repos sont parfois très courts ! Tu trouves la clé, t’avances d’un pas et boum ! Une autre porte !
Ce n’est pas une clé, deux clés, dix clés qu’il me faut, c’est un Passe universel pour avancer dans la vie !

Le pire est qu’on ne sait jamais ce qu’il y a derrière la porte !
Parfois je me dis que je vais rester là, assise par terre juste pour tenir tête.
« Je regrette mais j’en ai marre de tous ces obstacles à franchir. J’abandonne. Je veux plus rien, j’attends plus rien, je suis bien là où je suis, qu’on me fiche la paix, je ne suis pas à la hauteur, j’ai perdu la partie. »
Peut-être qu’alors, l’horizon se dégagera, comme ça, juste par compassion.
Un petit cadeau de la vie.

« Mieux vivre sa vie », là aussi il y a quelque chose qui me dérange.
Ma vie, je la vis.
« Mieux » qui est écrit sur la couverture, je veux bien, je fais déjà tout ce que je peux, je vous l’ai dit. J’ai cinq tonnes de clés rouillées dans mon jardin, j’ai saupoudré le tout d’humour, de dérision, de patience, j’ai essayé Prozac, Lexomil, je me suis mise au yoga, à la sophrologie, j’ai lu « Soyez zen », « Soyez yin », « Soyez yang », j’ai pris un abonnement chez l’esthéticienne et un rendez-vous mensuel chez le coiffeur, assisté aux conférences de Salomé, pratiqué la pensée positive. J’ai vraiment essayé le mieux !

Et suis toujours pas heureuse….

Non, maintenant je pense que c’est au tour de ma vie de faire des efforts et d’arrêter de me donner des trucs impossibles à vivre.
Je suis arrivée à un constat : il y a des vies plus cools que d’autres, ce n’est pas une question de mieux les vivre, ça dépend beaucoup de ce qu’elles nous offrent à vivre…

– On est sûrement responsable de ce qui nous arrive. Au moins en partie.
– Pardon ? Qui parle ?
– On ne peut pas se réfugier derrière l’idée d’un destin déjà tout écrit et se considérer comme simple bénéficiaire d’une vie qui nous aurait été attribuée par tirage au sort. Ce serait de la mauvaise foi et oublier tous les choix qu’on a faits. Maintenant, savoir dans quelles proportions nous sommes décideurs ou victimes, difficile de dire… c’est aussi une question de choix et de décision !
– C’est bien la question qui me tourmente. Si je réponds qu’à bien y réfléchir je ne fais pas que subir et que parfois ça ne me tombe pas dessus (comme je peux le dire), et qu’il m’est arrivé de foncer droit dans le mur toute seule, c’est dramatique, parce que je ne sais pas comment faire pour changer ! Vous comprenez, je ne prends pas grand plaisir à être dans les embrouilles, alors si je connaissais le moyen d’y échapper… Dès fois je me demande si je ne suis pas aimantée …


D’accord, je vais lire Psycho.

Donc, dans ma journée d’hier il me restait vingt-quatre heures, moins dix du matin et moins deux du soir, égal douze.
Douze heures à vivre avec très peu de chance qu’un imprévu survienne dans un emploi du temps planifié sous la forme d’un compte à rebours, puisque je me fait hospitaliser à seize heures.
Ah oui ! J’ai oublié de vous expliquer !

C’est à cause du dernier frottis, enfin, à cause des résultats surtout.
Il y avait un truc anormal et le cabinet a eu la gentillesse de m’envoyer un courrier m’invitant juste à reprendre rendez-vous suite à ces résultats.
Point. Rien de plus comme info. C’est rassurant comme demande !

– Eh ! C’est quoi les résultats ? C’est grave ou c’est encore récupérable ? C’est le cancer qu’on dépiste et c’est ça qu’on a trouvé, hein ? Merde ! Ohé ! Y’a pas quelqu’un pour me répondre ?

Non, il n’y a personne pour me répondre car je suis rentrée tard chez moi ce soir là. J’ai trouvé la nouvelle dans ma boîte, à l’heure où le cabinet de gynécologie, lui, est fermé.
« Vous êtes bien au cabinet de gynécologie, le secrétariat est ouvert du lundi au vendredi de neuf heures à dix- huit heures. Merci de rappeler pendant ces heures. »
Génial !

Non, c’est sûr, y’a pas que le cancer. Je ne panique pas.

Je vais regarder dans l’encyclopédie médicale de ma bibliothèque « Le grand livre de la santé » parce qu’on m’a dit que sur Internet on trouvait tout et n’importe quoi, qu’après on était tout inquiet… Donc il vaut quelque chose de scientifique, une encyclopédie, un ouvrage médical pour se rassurer. « Le grand livre de la Santé » avec en couverture des sourires de tous les âges.

Sauf qu’on ne va jamais lire « Le grand livre de la santé » quand on est en bonne santé.
« Toutes les informations médicales »
Tu parles. Trois kilos à lui tout seule. C’est pas la tablette ! Elles doivent toutes être dedans les infos.

F …comme … Frottis. Pages 297.773
297 : Le frottis de dépistage.
Est une étape importante de la consultation .Cet examen simple et indolore, est réalisé en prélevant quelques cellules du col de l’utérus à l’aide d’une spatule, d’un petit balai ou d’un coton. Le frottis a pour but de détecter un cancer cervical (du col), affection qui touche le plus souvent les femmes de plus de 40 ans. Mais surtout, il permet de dépister à temps les cellules précancéreuses. Dès le début de sa vie sexuelle, un frottis doit être fait au moins tous les deux ans. Certains médecins préfèrent en pratiquer un tous les ans car il est peu coûteux et indolore. (Voir Frottis, page 773)

Ben si ! Ma vieille, il ne parle QUE du cancer…
Merde ! Je les ai à peine mes quarante ans. Pile dans les statistiques !

Page 773 : ……. Un résultat négatif indique que le col est normal et un résultat positif qu’il y a des cellules anormales, mais un résultat positif ne prouve pas que vous ayez un cancer,
Ouf ! Ça fait du bien à lire !

… ni même une dysplasie ( voir page 802)
C’est quoi ce truc ?
…Il signifie simplement que vous devez subir d’autres examens comme une colposcopie (voir page 796) et une biopsie.

En fait, une encyclopédie c’est comme une carte au trésor. Tu commences avec un mot, puis tu as des étapes, des recherches à faire et à comprendre, des énigmes à résoudre qui, elles, te renvoient à d’autres énigmes, et cela jusqu’à la découverte du trésor sans même savoir de quoi il s’agit ! De l’or ou un tas d’os.

Mot suivant : Dysplasie. Page 802.
Dysplasie cervicale. Signes et symptômes : aucun.
C’est moi, ça !

Variété de cellules considérées comme précancéreuses. Anomalie souvent bénigne qui disparaît spontanément. Cependant, si elle persiste, elle peut se cancériser quelques années plus tard. Parfois liée à des maladies sexuellement transmissibles de nature virale très contagieuses.

Des maladies sexuellement transmissibles. Alors là, non ! L’été dernier, j’ai fait une analyse de sang pour rechercher tout ça avec mon amoureux. On est allé au Centre de Dépistage du Sida, on a donné nos initiales, on nous a attribué un numéro secret et on a eu les résultats une semaine après.
On angoisse un peu en attendant le verdict. On ne sait jamais.
Tout bon les résultats, alors on a arrêté les préservatifs.

Traitement : Les formes discrètes seront traitées par cautérisation, cryothérapie ou laser au cabinet de votre médecin. Une anesthésie n’est en général pas nécessaire. Les formes étendues peuvent être traitées par conisation.

Y’a pas de problème j’ai tout compris ! Merde ! Même mon traitement de texte ne connaît pas tous les mots !
Cautérisation- cryothérapie – conisation- C’est quoi ce langage ? C’est à quelle page qu’il faut aller maintenant ?

Pas loin.

Le paragraphe au dessous : Cancer du col de l’utérus.
Signes et symptômes : saignements vaginaux après les rapports sexuels, entre les règles ou après la ménopause. Pertes vaginales aqueuses ou sanglantes. A un stade plus avancé, douleurs dorsales et mauvais état général.

J’ai rien de tout ça…Finalement, je l’ai peut-être pas le cancer.

Donc après un weekend de stress, un lundi de Pâques férié, j’ai pu décrocher un rdv et attendre encore deux semaines avant le jour. Tout ce temps pour imager tout et n’importe quoi et même avoir l’idée de mettre ses papiers en ordre pour répondre au pire.

MON médecin gynécologue (je n’ai jamais compris pourquoi on s’attribuait les gens dans leur métier : MON coiffeur, MON garagiste, MON boucher, MON banquier, MON dentiste ; c’est surprenant cette façon de se les approprier…en fait suis pas célibataire !), m’a annoncé que j’avais un vilain virus appelé HPV, qu’il était souvent présent quand on découvrait un cancer, et qu’une biopsie en dirait plus long sur l’état des lieux.

OK. C’est parti pour la biopsie. Merci pour le côté indolore de l’examen, c’est toujours pas vous qu’on charcute. Comme me dit MON médecin « je suis du bon côté de l’aiguille ! »

– Dans quinze jours les résultats.
– Dans quinze jours ? C’est une blague ?!
Non, ce n’est pas une blague, car Madame le médecin gynécologue prend une semaine de vacances, juste au retour du laboratoire des résultats de ma biopsie, et qu’elle ne sera pas là pour m’en parler !

Et en attendant, moi, j’ai le cœur à prendre des vacances ? Quelle manque de conscience professionnelle !

La boulangère est passée. Elle a déposé une baguette dans le sac pendu à la boite aux lettres et ramassé les soixante-seize centimes.
J’ai pris la sac à pain encore en pyjama, il faisait soleil et doux.
J’ai mis de l’eau dans la bouilloire, allumé le gaz, déposé une cuillère à soupe de café-chicorée dans un grand bol orange, versé l’eau frémissante dessus.
Le pain frais est sur la table, le beurre et le miel aussi, mais il manque l’appétit.

Il a disparu au moment où j’ai su ce que j’avais, au retour de vacances de la blouse blanche.
« Des cellules cancéreuses sur le col de l’utérus, mais bien localisées.
– Ah, oui ? Et on fait quoi ?
– On pratique une conisation.
– C’est quoi ça ?
– Imaginez une pomme de terre que vous épluchez, quand il y a un « œil », vous prenez le bout de votre couteau et vous retirez un petit cône pour nettoyer. On fait pareil sur le col de l’utérus en retirant tout ce qui est anormal sous la forme d’un cône.
– C’est vous qui faites ça ?
– Non, un chirurgien, sous anesthésie générale.
– Non…
– Vous allez bien ?
– Une anesthésie générale pour un virus attrapé en une minute ?
– Les préservatifs, toujours et uniquement les préservatifs. Il n’existe rien de mieux. Vous savez, on n’est sûr de personne.
– Mais la prise de sang de l’été dernier ?
– On ne dépiste pas tout à la prise de sang, c’est pour ça qu’on fait les frottis. Vous avez un chirurgien ?
– Non, pas spécialement.
– Allez voir le secrétariat de chirurgie, on vous donnera un rendez-vous, je leur ferai un courrier. »

Je suis rentrée chez moi un peu sonnée.
Tout allait très vite. Voilà à peine un mois, j’étais en bonne santé, aujourd’hui j’ai rendez-vous avec un chirurgien chargé de me débarrasser de cellules cancéreuses sous anesthésie générale.
Je me croirais presque malade. D’ailleurs je ne peux pas faire comme si je n’avais rien.

Je suis malade mais je me sens en forme.
Ou inversement.
Je suis en bonne santé malgré un détail qu’on va régler.
Bref, je suis une patate avec un « œil » , c’est pas vraiment grave ! Enfin… pour une vraie pomme de terre !

« 100 % de guérison quand on a tout retiré à la conisation. » qu’elle m’a dit. Et elle a ajouté « si on ne découvre rien d’autre à l’opération »

Je résume donc :
Un virus HPV, c’est son nom de code, mais qui peut très bien dire :
Hâve Prédateur de Viscères,
Haut Pouvoir de Vandalisme,
Horrible Provocateur de Vagins,
ou encore Homme de Passage dans ma Vie,
ou simplement Homme Peu Vigilant, s’est amusé à jouer à l’apprenti chimiste avec mes cellules qui ont alors pris une allure suspecte.
Le seul moyen de me débarrasser des ingrates qui se sont laissées piéger, vu qu’il n’y a pas d’antidote et que la transformation est irréversible, est de me faire éplucher comme une pomme de terre sous anesthésie générale, en prenant le risque de ne pas me réveiller.

C’est en comprenant ça que j’ai perdu l’appétit et que j’ai trouvé la peur.

Je ne sais pas si c’est moi qui l’ai trouvée ou si c’est elle qui est venue à moi, ce qui est sûr c’est qu’à partir de cet instant, elle ne m’a plus quittée. La peur.

Je connaissais l’inquiétude, mais pas vraiment la peur.

Au début, elle ne faisait que de brefs passages. Fugitive dans mes pensées, une image.
Toujours la même : l’injection du produit dans la perfusion reliée à mon bras.
Puis, je suis passée au clip vidéo : l’injection et l’endormissement. Ensuite, l’endormissement est devenu le départ, ce qui veut dire en langage d’angoissée : la mort.

Merde ! Ce n’est pas du poison qu’ils vont t’administrer, ma vieille, c’est un anesthésiant !
Secoue-toi un peu !
Trop tard.

Du clip vidéo, j’ai progressé vers le spectacle 3D. Les mains qui tremblent, le plexus qui se noue, le souffle qui manque et les suées qui glacent, les nerfs tendus. Plus rien n’était sous contrôle.

Il me restait quinze jours à vivre. Je dirais plus précisément à survivre. J’ai du mourir mille fois dans ma tête. La trouille au ventre, habitée par l’angoisse, soumise à ma peur.

J’ai ressorti la boite de Lexomil qui était limite périmée et j’ai commencé à préparer mon départ, complètement cernée par ma phobie.

J’ai vidé des cartons, vous savez, ceux où on entasse le tout et le rien, le ce-qui-peut-servir, ce-qui-fait-souvenir ; un collier d’ado avec des petits éléphants en ivoire, le foulard de mon premier flirt dans lequel j’ai versé beaucoup de larmes, des petites boites en osier, des posters de couchers de soleil –j’ai toujours été fan d’Hamilton-, des vieux calendriers PTT, des boites de coton à broder, des dessins que je faisais à l’atelier optionnel du lycée, des sous-verre qui n’ont jamais servis, des miniatures qui ont perdu leurs places sur les étagères. Tout un bric-à-brac qu’on entasse dans les cartons « divers » lors d’un déménagement.

Vidés directement dans la grosse poubelle qu’on pose sur le trottoir le soir et qu’on retrouve vide le lendemain. Un aller simple, pour les cartons souvenirs.
Des années à ne pas y mettre le nez, je ne vais quand même pas les laisser derrière moi et ennuyer les miens lorsqu’ils rangeront la maison.
À moi de faire le ménage dans mes petites affaires pendant que je suis encore là.
D’ailleurs, on devrait simuler des déménagements régulièrement, ça permettrait de faire du tri et du rangement, parce que vraiment, on a vite fait d’entasser au cours d’une année.

Idem pour la correspondance. Des paquets de lettres attachées par un ruban avec l’année écrite sur une étiquette.
Mais quelle idée de garder tout ça !?
Jamais relue, juste témoin d’un temps tellement révolu, qu’il en est presque devenu étranger.
Des amoureux, des amies, des copines, des copains et des correspondants étrangers parlant et écrivant français, dénichés dans les petites annonces de mon magazine d’adolescente « Oh ! Les filles » ( Mohammed au Maroc, Suzy au Canada, Elisabeth en Suisse, Christine en Belgique ).
Tout est parti dans le barbecue. Un après-midi entier à brûler tout ça. Faut dire que c’était une question de mesure. Pas assez de papier, il s’envolait à peine consumé, trop, et le feu s’étouffait.
Toute une technique la destruction des correspondances !

Mais ce soir là, bizarrement, après m’être débarrassée de tous ces mots passés, je me suis sentie plus légère. Salomé aurait dit, « débarrassée de tous ces maux passés », et qui sait s’il n’aurait pas eu raison, Jacques !

Le lendemain, je suis allée chez un brocanteur. Pas le genre commode Louis XVI. Le genre cendriers publicitaires, pièces de monnaie, cartes téléphoniques. Je lui ai laissé une dizaine de boites à chaussures remplies de cartes postales, triées par genre, eux-mêmes classées par thème, rangés par ordre alphabétique. Vous collectionnez les faire-part de naissance ? J’ai ce qu’il vous faut ! Les cartes postales sur les vieux métiers ? Attendez, je cherche. Voilà ! Le département du Var ? Regardez au numéro 83 ! Vous, ce sont les animaux avec des citations ? Il doit y en avoir une trentaine ! Vous préférez les reproductions de tableaux ? Vous investissez dans les cartes d’après-guerre ?

Intéressé ? Allez à « La Collec », rue du Vieux Marché, il y a eu un arrivage !

J’ai aussi retrouvé un sac rempli d’agendas et de carnets intimes. J’avais oublié que je gardais tout ça ! Mais pour quoi donc en faire, pour les donner à qui ?
Ma vie est-elle passionnante au point de croire que ses reliques aient une quelconque valeur post-mortem ? Mais qui peut être intéressé par des pages noircies de mes humeurs du jour ?
Personne. Surtout après avoir lu un passage de ci de là, je confirme, personne !
Et re-barbecue.

Les voisins ont du s’interroger sur mes feux de paille ces temps derniers.
Ils sont étranges, mes voisins. Mais comme on dit, à voisine étrange, voisins étranges !
Avec leurs « Bonjour, Madame », « Bonsoir, Madame », trop appuyés pour être honnêtes, le grillage de deux mètres de haut qu’ils ont installé depuis qu’ils ont emménagé, la brouette d’époque reconstituée qu’ils ont garnie de fleurs, le faux moulin qu’ils orientent en fonction du sens du vent pour que les ailes tournent, les arbres fruitiers trop bien alignés, et le rideau de cannisse vert qu’ils ont récemment accroché au grillage pour s’isoler. Mais qu’ils le sachent, cette isolation ne couvre pas leurs disputes quotidiennes sur la façon d’arroser les géraniums, de couper un melon, d’abriter les fleurs avant un orage, de poser un filet de protection sur le cerisier, de faire griller les saucisses… Oui, je les entends toujours se chamailler (le mot est faible) derrière ce rideau oculaire. Ils devraient y coller des boites d’œufs pour l’isolation phonique !
– Elle va bien ?
– Qui ça ?
– Ben vous la petite dame !
– Elle dit qu’elle va bien, merci !

Gloups ! M’énerve avec ses « ELLE va bien ? »

Non, elle va pas bien, elle se prépare à mourir, nettoie sa maison, hésite à donner son préavis et à aller faire un contrat «aux Pompes funèbres Générales !
Et vous ? Vous y êtes allés ?

Je me calme, je me calme, je respire (profites-en ça ne va peut-être pas durer le pouvoir de respirer)

Retour au barbecue. Les photos, je ne les ai pas brûlées.
Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais brûler des photos, ça fait un peu sorcellerie.
On voit les visages se défigurer, se recroqueviller sous la chaleur, se tordre de douleur devant la flamme qui avance. Non, je ne peux décemment pas brûler des photos. Je préfère ne pas prendre de risque.

Superstitieuse ?
Ben, non. Mais si c’est pas nécessaire, je ne vois pas l’intérêt de narguer les croyances. Quand je le peux, j’évite de passer sous une échelle, si je trouve un trèfle à quatre feuilles, je le mets à sécher entre deux pages de mon agenda, je touche du bois souvent (après tout c’est une matière noble et chaleureuse), je croise parfois les doigts et je ne choisis pas spontanément le numéro treize. Bref, un peu comme tout le monde. Des bricoles. Rien de grave, ni d’obsédant.
Juste que les photos, c’est spécial. A mon avis, ça ne se brûle pas. Alors je les ai toutes déchirées .

En tout petits morceaux.
Pour pas qu’on les reconstitue !
Mais qui pourrait bien les reconstituer ?
Je ne sais pas, moi. Le sac poubelle qui s’ouvre, les bouts de photos qui s’envolent, et hop ! ça tombe dans les mains de quelqu’un qui aurait envie de refaire le puzzle. Pas envie de mettre ma vie dans les mains de n’importe qui !
Non, je vous le dis, avec les photos, faut être prudent.
Et mélangés entre eux les petits bouts déchirés, s’il vous plait !

Un après midi, j’ai chargé la voiture de tout l’inutile et le superficiel que j’ai trouvé et je suis allée chez « Tout En Troc » au fond de la zone commerciale Du Pré Fauché. Un bonhomme m’a aidé à décharger. Il y avait un gaufrier, des lampes, des jeux de société, de la vaisselle, des rouleaux de papier peints, des vases, des bibelots en veux-tu en voilà, des vêtements et j’en passe.
Ma consigne : tout ce qui ne sert pas et tout ce qui est en double est viré !
Le type de « Tout En Troc » – qu’on ne pourrait troquer contre rien tellement il semblait défraîchi- semblait à peine ravi de ce déballage, mais s’empressait tout de même de stocker l’ensemble, à la façon de, « donner c’est donner, reprendre c’est voler ! »
Comme si j’allais repartir avec mes vieilleries…

Ce soir là, grâce à « Tout En troc », je me suis sentie plus allégée encore, tout autant que mes placards vides.

J’ai mis à jour l’administratif. Tous les papiers qu’on empile dans des chemises, intitulées, fiches de salaire, factures EDF-GDF, factures d’achat, bons de garanties, loyers, banque, assurances, couverture sociale, factures auto, France télécom, factures portable, abonnement internet, et toutes les autres.
L’équivalent d’une ramette de feuilles de papier entière est parti au recyclage. Des garanties périmées, des factures garages concernant deux voitures que je n’avais plus, des notices d’utilisation pour des appareils ménagers qui avaient été changés, des factures garderie pour mon fils qui a maintenant quinze ans, des détails de communications téléphoniques qui accompagnent les montants à payer, des prospectus publicitaires qu’on trouve avec certaines factures.
Je me suis renseignée sur la durée de conservation des documents administratifs.
Deux ans, pour les quittances de prime d’assurance voiture, les factures d’eau et de téléphone. Virées les plus vieilles !
Quatre ans pour les déclarations d’impôts, les avis d’imposition et la redevance TV. Virés les plus de quatre ans !
Les chemises et les sous chemises ont nettement diminué de volume.
J’y voyait plus clair !

La plus épaisse, celle des fiches de salaire, je ne pouvais pas y toucher. Tout de même utile si je survis à l’anesthésie et qu’un jour je fasse valoir mes droits à la retraite ! Même si tout est informatisé et regroupé, pas envie d’être lésée d’un trimestre !
On ne sait jamais.

J’ai pris un ton léger pour glisser ce qui me tenait à cœur dans des conversations anodines.
– Je ne veux pas de fleurs artificielles ! Simplement que chaque personne présente apporte une rose de la couleur de son choix. C’est tout, juste une rose. Vous avez bien entendu ? C’est sérieux !
– Arrête de parler de ça !
Oui, ils ont bien entendu. C’est le principal.

– Vous vous rappelez que je veux être incinérée ? Pas enterrée.
– Mais tu arrêtes de parler comme ça ! Puisqu’on te dit que tu vas te réveiller de ton intervention.
Alors ça, personne ne peut l’affirmer !
Même pas l’anesthésiste qui m’a dit : « Je ne peux pas vous garantir que tout se passera bien. », après que je l’ai assailli de questions apeurées.
– J’ai déjà été opérée, est-ce qu’on peut dire que ça ira comme les autres fois ? Le fait que l’opération ne dure que trente minutes, ça réduit les risques ?

– Vous lirez cette brochure au calme chez vous. En attendant signez la décharge en bas à droite…
– Euh… oui Docteur..

Merci, Docteur.

J’ai ri de ma phobie avec les autres, j’ai même exagéré pour l’exorciser. Mais derrière chaque mot et chaque rire se cachait ma souffrance de croire à la fin.

Comme un condamné attend dans le couloir de la mort.
Comme une vache qu’on emmène à l’abattoir.

Même chez le dentiste, j’ai toujours refusé une quelconque anesthésie, préféré sentir la suée perler sur le nez quand c’était trop douloureux.
Pour l’opération de mon épaule, j’ai choisi un « bloc » : une anesthésie locale qui n’a pas fonctionné et qui m’a hurler au premier coup de bistouri.
Quand il a fallu aller chercher mon stérilet cassé à l’intérieur de l’utérus. Refusé l’anesthésie. Serré les dents.
Jamais pris les somnifères prescrits par mon médecin après le suicide de ma psy la veille d’un rendez-vous avec elle. Affronté les nuits blanches au lieu de tomber dans un sommeil artificiel.

C’est ainsi. Je n’explique rien. Je dois rester éveillée, en mode veille. Petit soldat de garde qui avance à pas prudent sur un terrain miné qu’est ma vie.

Sur la table, le pain n’a pas bougé. La boite de beurre spécial tartine n’est pas ouverte. Le pot de miel est toujours fermé. Même l’odeur de mon café au lait n’arrive pas à mes narines.
Habituellement je mange moitié de la baguette en deux grandes tartines beurrées et miellées, mais là, pas d’appétit.
Je règle le poste de radio sur une chaîne locale, musique et bonne humeur.
Le coude sur la table, la tête appuyée sur la main je pèse mille kilos de désespoir et de résignation.
La trouille de cette anesthésie m’emplit tellement que je n’ai plus de place pour une miette de pain.
Oh ! La peureuse ! Elle est amoureuse !

Amoureuse ?
Non, même pas vrai.. Pas d’amoureux dans les parages pour me serrer dans ses bras, me prêter son épaule, me chuchoter qu’il sera là quand je me réveillerai.
Plus d’amoureux.
Forcément qu’il y en a eu. Je n’ai pas attrapé cette saloperie de Virus avec un gel douche ou en faisant pipi dans la nature ! Ce sont des tiques qu’on attrape dans la forêt, et des mycoses avec les gels douche trop parfumés.
Le HPV, lui, (je Hais ce Pauvre Virus), se transmet sexuellement. Ça veut bien dire ce que ça veut dire !

Un soir d’amour pour un matin d’horreur.

Je range le pain, le beurre et le miel, lave le bol, les gestes lents et lourds.

Je prends ma valise, monte dans le taxi qui m’attend. Couleur Noire.

Je regarde la vie derrière la vitre, je suis déjà de l’autre côté.

Un crissement de pneu, des klaxons, ma poitrine qui butte contre la ceinture bloquée et ma tête qui tape en arrière, puis je vois mes bras se balancer dans l’espace autour de moi, nous tournons, tournons dans un bruit de casse ferraille qui me fait mal aux oreilles.

Puis le silence, court et lourd silence suivi de cris…

J’entends à peine « On la perd, on la perd ! » dans un fond de sirène hurlante…

J’ai eu raison de mettre de l’ordre dans mes affaires.

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